Vallée d’Obermann, la plus vaste pièce du premier recueil des Années de pélerinage, s’avère également la plus sublime. Inspirée d’Obermann de Senancour, roman français dont l’action se déroule en Suisse, lu, relu et annoté avec ferveur par Liszt et Marie d’Agoult, cette page aux harmonies particulièrement osées anticipe par moments les bouleversements causés par Wagner. Liszt y cite Byron, mais aussi Senancour : « Que veux-je? Que suis-je? Que demander à la nature? ».
La pièce dure un peu plus de 13 minutes, soit le tiers du recueil entier dédié à la Suisse. Pourtant, contrairement à la Dante-Sonata qui déséquilibre vaguement la deuxième partie des Années de pèlerinage, elle se veut plutôt la somme du recueil. Cette longue méditation métaphysique peut être découpée en quatre parties, même si Liszt y pratique la forme cyclique (développement d’un seul thème principal), tout comme dans sa célèbre Sonate en si mineur.
Commencez pas accéder à la pièce, interprétée par André Laplante, et vous pourrez ensuite en suivre le tracé en lisant les prochaines lignes.
La pièce commence par une Ă©vocation très lyrique du thème, dĂ©clinĂ©e par une main gauche qui tient plus du violoncelle que du clavier, la main droite accompagnant le propos d’accords lancinants, sombres. Un motif caractĂ©risĂ© par un chromatisme dĂ©chirant s’y juxtapose, puis une reprise forte du thème, qui s’Ă©vanouit bientĂ´t pour laisser la place Ă une plainte chromatique, marquĂ©e par des accords dans l’extrĂŞme registre grave. Le thème est ensuite rĂ©exposĂ© sous sa forme première, puis variĂ© lĂ©gèrement, le rĂ© dièse devenant rĂ© bĂ©carre crĂ©ant une impression de lumière diffuse.
La seconde partie (5 min) tend à éclaircir les textures et les ambiances. Le thème, presque scintillant, prend un visage presque serein en do majeur. Après un forte triomphant, il retourne une fois de plus à un chromatisme pianissimo.
Le récitatif (6 min 55) qui suit se veut certainement la partie la plus troublée du morceau, avec ses trémolos quasi-omniprésents. Le thème est exprimé avec force emphase, en mineur, enrichi de nombreux chromatismes, les octaves fortissimo en ébranlant les assises. Un dialogue dramatique entre la main droite et la main gauche sur fond de trémolos s’esquisse. Après un acmé tout en octaves, le matériau semble s’effriter pour laisser place à un énoncé pp au rythme fluide qui rappelle les cadences des concertos.
Le dĂ©chaĂ®nement prĂ©cĂ©dent laisse place Ă la sĂ©rĂ©nitĂ© (9 min 32): le thème reprend la forme qu’il avait au dĂ©but de la seconde partie. D’abord timide, il s’Ă©lance bientĂ´t pour laisser place Ă des accords harmonieux qu’on croirait sortis d’une harpe. La dernière partie du morceau voit la victoire du thème serein, tandis qu’Ă©clatent des accords fff.