Archive pour la catégorie ‘Ils ont dit’

Lefèvre et Laplante: rencontre au sommet (1/3)

23 juin 2009

« Mais il faut toujours garder en tête que l’important dans tout cela, ce n’est pas ce que nous pouvons faire avec la musique, mais ce que la musique nous fait — ce n’est pas la musique qui doit s’ouvrir à nous, mais nous qui devons nous ouvrir à la musique, et pour que ce phénomène se réalise pleinement, il faut parfaire son éducation formelle et atteindre une maturité émotive. Pour moi, c’est une chose qui est absolument fondamentale.  »
André Laplante

Alain Lefèvre consacrera son émission de dimanche prochain à Espace musique au pianiste André Laplante. (On peut écouter l’émission en direct sur le site d’Espace musique, dimanche le 28 à 10 h, ou l’écouter en reprise dès le lendemain.) Au cours des prochains jours, nous reviendrons sur certains moments-clé du parcours de ce pianiste canadien remarquable, notamment sa médaille d’argent au Concours Tchaïkovski en 1978.

Lettres de Mozart (2/2)

17 juin 2009

À Constance, aux bains de Baden

Vienne, 6 juillet 1791

Très chère, excellente petite femme! C’est avec un indescriptible plaisir que j’ai reçu la nouvelle du reçu certain de l’argent… Je ne puis me rappeler, cependant, t’avoir écrit « tout » employer en règlement de comptes. Comment donc l’aurai-je écrit, si je suis une créature raisonnable? Si je l’ai fait,  il faut que j’aie été bien distrait! Et c’est, du reste, très possible, tant j’ai de choses importantes en tête. Mon idée s’appliquait, seulement, aux bains, le reste est pour ton usage quotidien, ce que qui restera encore à payer, comme j’en ai déjà fait le compte, je le règlerai moi-même a mon arrivée… C’est une vie pas agréable du tout! Patience! Cela s’améliorera… et je me reposerai alors dans tes bras!

[...] Maintenant, tu ne peux me faire un plus grand plaisir qu’en étant contente et gaie…; car si seulement je sais avec certitude que rien ne te manque, toute ma peine m’est chère et agréable… Oui, la plus fâcheuse embrouillée situation où je puisse jamais me trouver me semblera bagatelle si je sais seulement que tu es contente et gaie.

Et à présent, porte-toi vraiment bien !

Trois bécots, doux comme sucre, s’envolent d’ici !
[Mozart]

À Constance, le lendemain

Je ne puis t’expliquer mon impression: c’est une espèce de vide… qui me fait très mal, une certaine aspiration qui n’est jamais satisfaite et ne cesse donc jamais… qui dure toujours et même croît de jour en jour. Quand je pense avec quelle gaieté d’enfant nous avons passé le temps ensemble à Baden… et quelles tristes, ennuyeuses heures je vis ici! Même mon travail ne me charme plus, parce que j’étais habitué à me lever de temps à autre pour échanger deux mots avec toi et que cette satisfaction m’est malheureusement impossible… Si je vais au piano et chante quelque chose de mon opéra, je dois tout de suite m’arrêter : cela me fait trop d’impression! Basta!

À l’abbé Bullinger, son meilleur ami de Salzbourg, après la mort de sa mère (3 juillet 1778)

Très cher ami,
Pour vous tout seul,

Pleurez avec moi, mon ami! Ce fut le jour le plus triste de ma vie. Il faut encore que je vous le dise : ma mère, ma chère maman n’est plus ! Dieu l’a rappelée à lui. Il voulait l’avoir, je le voyais clairement, et c’est pourquoi je me suis remis à la volonté de Dieu. Il me l’avait donnée, il pouvait aussi la prendre. Imaginez l’inquiétude, l’angoisse et les soucis que j’ai endurés pendant ces quinze jours. Elle est morte sans s’en rendre compte, s’est éteinte comme une lumière. [...] Je vous vous prie, très cher ami, conservez-moi mon père, donnez-lui du courage pour qu’il ne prenne pas la nouvelle trop douloureusement ni tragiquement lorsqu’il l’apprendra. Je vous recommande également de tout cœur ma sœur. Allez tout de suite les voir, je vous en prie, ne leur dites pas encore qu’elle est morte, mais préparez-les à l’apprendre. Faites ce que vous voulez, utilisez tous les moyens, veillez seulement à ce que je puisse être rassuré et que je ne doive pas m’attendre encore à un autre malheur. Préservez-moi mon cher père et ma chère sœur. Donnez-moi tout de suite votre réponse, je vous prie.

Wolfang Amadè Mozart

Pour écouter:

Les Trios avec piano (Gryphon Trio)

Symphonies nos 40 et 41(Tafelmusik, Bruno Weil)

Les lettres de Mozart (1/2)

15 juin 2009

Pendant sa vie extrêmement créative, Mozart aura composé près de 700 oeuvres. Ardent au travail, il a néanmoins pris le temps de s’adonner à la rédaction de plus de 1200 lettres, ce qui en fait l’un sinon le plus prolifique compositeur de ce côté-là.

Dans les lettres de Mozart, on y retrouve aussi bien des informations sur les œuvres qu’il compose que des descriptions savoureuses de concerts auxquels il a assisté ou des précisions sur les réactions du public à ses œuvres. Il aimait aussi beaucoup raconter des menus détails qui ponctuaient son quotidien, ce qui nous permet de mieux saisir certains éléments importants de sa personnalité, notamment son indéniable sens de l’humour et son sens de la répartie. On compte aussi de nombreuses lettres d’amour à son épouse Constanze ainsi que des lettres à son père Leopold, à sa sœur Nannerl ou à Joseph Haydn, compositeur et ami. Ces écrits révèlent un visage méconnu d’un être extraordinaire qui nous amuse souvent, nous surprend parfois et nous émeut à chaque fois.

Sur son quotidien

Vienne ce 13 février 1782

Ma très chère sœur !

[...] J’ai déjà décrit à mon père, récemment, l’emploi de mon temps, et je vais le répéter pour toi. À 6 heures du matin, je suis toujours coiffé, à 7 heures, complètement habillé. Alors je compose jusqu’à 9 heures. De 9 heures à 1 heure, j’ai mes leçons. Ensuite je mange, quand je ne suis pas invité, là où l’on mange à 2 ou 3 heures, comme aujourd’hui et demain chez la Comtesse Zichy et la Comtesse Thun. Avant 5 ou 6 heures du soir, je ne peux travailler – et souvent j’en suis empêché par une académie ; sinon, je compose jusqu’à 9 heures. Ensuite je me rends chez ma chère Constanze – mais où le plaisir de nous voir nous est plus d’une fois gâché par les propos aigres de sa mère – ce que j’expliquerai à mon père dans ma prochaine lettre – d’où le désir que j’éprouve de pouvoir la délivrer et sauver le plus tôt possible. À 10 heures et demie ou 11 heures, je rentre chez moi ; cela dépend de l’humeur de sa mère, ou de ma capacité à la supporter. Comme je ne puis être sûr de composer le soir, du fait des académies qui peuvent intervenir ou de l’incertitude où je suis d’être appelé ici ou là, j’ai coutume (surtout quand je rentre tôt) de composer encore un peu avant de dormir – et souvent j’y reste plongé jusqu’à 1 heure – et je me lève à 6 heures. Très  chère sœur ! Si tu crois que je pourrais jamais vous oublier, mon très cher et excellent père et toi, je – mais silence ! Dieu le sait, et cela suffit à me tranquilliser ; qu’il me châtie, si j’en étais capable !

Adieu !
Je suis à jamais
Sincèrement ton frère

W. A. Mozart

P.-S. : De mon très cher père, s’il est déjà à Salzbourg, je baise 1000 fois les mains.

Pour écouter Opéras pour deux (avec Angèle Dubeau et Alain Marion)…

Sur les six quatuors qu’il dédie à Haydn

Vienne 1er septembre 1785

À mon cher ami Haydn,

Un père, ayant résolu d’envoyer ses fils [ses six quatuors dédiés à Haydn] dans le vaste monde, estima qu’il devait les confier à la protection et la direction d’un homme, très célèbre alors, qui, par une heureuse fortune, était, de plus, son meilleur ami.

C’est ainsi, homme célèbre et ami très cher, que je te présente mes six fils. Ils sont, il est vrai, le fruit d’un long et laborieux effort, mais l’espérance que plusieurs amis m’ont donné de le voir, au moins en partie, récompensé, m’encourage, me persuadant que ces enfantements me seront un jour de quelque consolation.
Toi-même, ami très cher, au dernier séjour que tu as fait dans cette capitale, tu m’as manifesté ta satisfaction… Ce suffrage de ta part est ce qui m’anime le plus; et c’est pourquoi je te les recommande avec l’espoir qu’ils ne te sembleront pas indignes de ta faveur… Qu’il te plaise donc de les accueillir avec bienveillance et d’être leur père, leur guide, leur ami! De cet instant, je te cède mes droits sur eux, et te supplie en conséquence de regarder avec indulgence les défauts que l’œil partial de leur père peut m’avoir cachés, et de conserver, malgré eux, ta généreuse amitié à celui qui tant l’apprécie. Car je suis, de tout cœur, ami très cher.

Ton sincère ami,
W.A. Mozart

Pour écouter les Quatuors dédiés à Haydn (Quatuor Alcan)…

Conseils aux jeunes musiciens (1/2)

8 juin 2009

Lors de sa première parution, en 1848, la préface de l’Album pour la jeunesse de Robert Schumann contenait une série de 57 conseils. Nous en reproduisons ici quelques-uns. L’intégralité des conseils se retrouve notamment dans le Journal intime de Robert et de Clara Schumann, réédition parue aux éditions Buchet/Chastel.

« L’éducation de l’oreille est ce qu’il y a de plus important. Tâchez de bonne heure de distinguer chaque ton et chaque tonalité. Examinez quels sons rendent la cloche, le verre, le coucou, etc.

Répétez souvent la gamme et les autres exercices, mais cela n’est pas suffisant. Il y a beaucoup de gens qui par ce moyen croient atteindre au but suprême, qui jusqu’à leur âge mûr, passent plusieurs heures par jour à faire des exercices purement mécaniques. C’est à peu près comme si l’on tâchait chaque jour de prononcer l’ABC plus vite. Employez mieux votre temps.

On a inventé des claviers muets. Essayez-les pendant quelque temps pour vous convaincre qu’ils ne valent rien. Des muets ne peuvent pas nous apprendre à parler.

Jouez en mesure. Le jeu de beaucoup de virtuoses ressemble à la démarche d’un homme ivre. Ne prenez pas de tels modèles.

Ne tambourinez jamais sur votre piano. Jouez toujours avec âme et ne vous arrêtez pas au milieu d’un morceau.

Tâchez de jouer bien et expressivement des morceaux faciles. Cela vaut mieux que d’exécuter médiocrement des compositions difficiles.

Jouez toujours comme si vous étiez auprès d’un maître. »

Pour écouter: le Carnaval de Schumann interprété par Anton Kuerti.

La musique comme luminaire

1 juin 2009

« Qui a bu boira. La musique est un luminaire qui fait briller la trame de l’existence. L’amateur reste viscéralement fidèle au frisson fondateur qui lui a interdit un destin sans musique. Un jour, un fragment d’univers lui a été adressé. La vérité a dansé dans ses oreilles, dans son coeur. Deux Ländler de Schubert, une petite phrase de Vinteuil, un coup de fourchette sur un vase de cristal… »

(Catherine David, La beauté du geste)

La Cinquième de Beethoven: la percevoir autrement

19 mai 2009

Peut-on identifier un seul motif plus célèbre que celui commis par Beethoven en ouverture de sa Cinquième Symphonie? A-t-on fait 100 fois le tour de cette œuvre ou peut-on l’écouter encore avec une oreille attentive et l’esprit ouvert? Dans les prochains billets, nous mettrons en relief certains éléments de ce célébrissime premier mouvement et nous vous inviterons ensuite à revêtir votre chapeau de critique et à comparer deux interprétations différentes de l’œuvre, afin de mieux saisir quelle serait votre version « idéale ». (Lire la suite…)

Mendelssohn et ses Romances sans paroles

9 mai 2009

Artiste particulièrement polyvalent, Mendelssohn deviendra à la fois compositeur, pianiste virtuose réputé, chef d’orchestre, chef de chœur, pédagogue, fondateur du célèbre conservatoire de Leipzig, épistolaire remarquable (il signera plus de 6000 lettres!) et peintre doué (comme en témoigne cette aquarelle).

Entre 1828 et 1845, il composera 50 Lieder ohne Worte (Romances sans paroles) dont 48 seront publiés en recueils pour piano. S’opposant aux formes et structures amples de la sonate, les Romances sans paroles sont plutôt basées sur le développement d’un seul motif caractéristique, mais qui se tient pourtant à l’écart de tout programme littéraire ou pictural. Mendelssohn lui-même n’intègrera que cinq titres à ces pages, insistant sur le fait que la musique se révèle toujours plus universelle que des mots. En octobre 1841, il précise dans une lettre à un ami :

« On parle beaucoup de musique et pourtant, on en dit si peu. Je crois que les mots sont insuffisants pour l’évoquer et, si je les trouvais suffisants, je n’aurais plus rien à faire avec la musique. Les gens se plaignent souvent que la musique est trop ambigüe, qu’ils ne saisissent pas à quoi elle fait allusion, alors que tous comprennent les mots. Pour moi, c’est exactement l’opposé et ceci est vrai non seulement d’un discours entier mais d’œuvres individuelles. Elles me semblent ambigües, vagues, et si facilement incomprises par rapport à la vraie musique, qui emplit l’âme d’un millier d’images, exprimées bien plus éloquemment qu’en paroles.
Les pensées que je décèle dans la musique que j’aime ne sont pas trop indéfinies, mais au contraire, trop définies pour que je les mette en paroles. […] Si vous me demandez à quoi je pensais quand j’ai écrit telle ou telle pièce, je dirai : le chant, simplement le chant, en tant qu’unité. Et si j’avais des paroles en tête pour l’un ou l’autre de ces chants, je ne voudrais pas les divulguer, puisque les mêmes mots ne signifient jamais la même chose pour des personnes différentes. Seul le chant peut susciter les mêmes émotions chez l’un ou chez l’autre – sentiment qui ne peut être exprimé par les mêmes mots. »

On peut écouter la somptueuse Romance sans paroles opus 109, dédiée celle-ci au violoncelle et piano, ici (Elizabeth Dolin et Bernadene Blaha)

Ma vie avec Mozart

26 février 2009

Éric-Emmanuel Schmitt et Benoît McGinnis s’unissent à I Musici de Montréal ce soir et demain pour présenter Ma vie avec Mozart, une lecture de lettres particulièrement touchantes (tirées du livre du même nom d’Éric-Emmanuel Schmitt) auxquelles répondra Mozart… à travers sa musique!

« Il n’y a pas une histoire de la musique mais une géographie de la musique. Sur une mappemonde multicolore existent plusieurs continents, le continent Bach, le continent Mozart, le continent Beethoven, le continent Wagner, le continent Debussy, le continent Stravinski… Parfois des océans massifs peints en bleu profond les séparent; parfois, seul un détroit étroit marque la frontière, comme entre Debussy et Stravinski; plus rarement, les territoires se chevauchent en raison d’une continuité géologique, ainsi Mozart et Beethoven partagent-ils un fleuve comme délimitation.
Non loin des masses continentales se détachent certaines îles plus ou moins importantes : l’île Vivaldi ou la péninsule Haendel autour de Bach; les archipels Schumann ou les atolls Chopin autour de Beethoven. De temps en temps, à la faveur d’un raz-de-marée, on doit redessiner les cartes car, s’il est rare que des territoires disparaissent, il est courant que de nouveaux émergent.
Si la musique constitue une géographie, cela signifie que nous sommes devenus des voyageurs. Nos pérégrinations musicales n’ont rien d’une visite guidée, linéaire, fastidieuse qui emprunterait le chemin des siècles; elles relèvent plutôt de raids libres, imprévus, imprévisibles, de sauts désordonnés effectués par lestage en parachute. Un jour chez Mozart, l’autre chez Debussy… Cette luxueuse fantaisie – avoir accès à tout –, les techniques modernes nous la permettent.
On ne découvre ni on n’aime les compositions dans l’ordre successif où ils sont apparus. Et si je me sens bien chez toi, Mozart, cela ne signifie pas que j’éprouve la nostalgie de ton temps ni que j’ai une sensibilité de ton époque puisque, une heure plus tard, je séjournerai chez Messiaen en passant par Ravel.
Cela dément de surcroît cette absurde notion d’un progrès en musique, comme si Schoenberg avait quelque chose de plus que Bach… Sur le globe de la musique, il n’y a que des univers… »