Archive pour la catégorie ‘Mieux connaître une oeuvre’

La « Pastorale » (2/2)

4 février 2010

Anton Schindler raconte qu’il se promenait en avril 1823 avec Beethoven et que celui-ci « s’arrêtait souvent, tournant ses regards émerveillés, et respirait l’air embaumé de cette délicieuse vallée. Puis s’asseyant sur le gazon et s’adossant à un ormeau, il me demanda si, parmi les chants des oiseaux, j’entendais celui du loriot. Tout était silencieux. Il reprit alors : “ Ici j’ai écrit la ‘Scène au bord du ruisseau’, et là-haut les cailles, les loriots, les rossignols et les coucous, l’ont composée avant moi. ” »

Un orage coupe bientôt court à la « Joyeuse assemblée de paysans », aux sonorités populaires. « Écoutez, écoutez ces rafales de vent chargées de pluie, ces sourds grondements des basses, explique Berlioz, le sifflement aigu des petites flûtes qui nous annoncent une horrible tempête sur le point d’éclater; l’ouragan s’approche, grossit; un immense trait chromatique, parti des hauteurs de l’instrumentation, vient fouiller jusqu’aux dernières profondeurs de l’orchestre, y accroche les basses, les entraîne avec lui et remonte en frémissant comme un tourbillon qui renverse tout sur son passage. »

La Symphonie s’achève dans la joie et la sérénité, les images bucoliques du premier mouvement étant de nouveau conjurées dans cet hymne de gratitude envers la nature.

Pour écouter le mouvement, interprété par l’Orchestre la Francophonie, sous la direction de Jean-Philippe Tremblay… (CD 3)

La « Pastorale » (1/2)

3 février 2010

« J’aime un arbre plus qu’un homme ; les bois, les arbres, les rochers donnent la réponse que l’homme attend » (Beethoven)

Selon ses contemporains, Beethoven n’aimait rien tant que s’imprégner des beautés de la nature. Son valet Michael Krenn se souvient qu’il pouvait arpenter les prés de l’aube à la nuit tombée, « carnet de notes à la main, gesticulant, complètement transporté par l’inspiration »  Un de ces carnets, daté de 1803, contient d’ailleurs une esquisse musicale des sonorités du ruisseau courant près de Heiligenstadt (près de Vienne), passage qui sera retravaillé pour être intégré dans l’Andante de la « Pastorale ».

Composées de façon simultanée, la Cinquième Symphonie et la « Pastorale » seront créées le 22 décembre 1808. Si la première dépeint l’Homme aux prises avec le Destin, la seconde le trouve face à la Nature. Plutôt que de dresser un portrait réaliste des scènes évoquées, Beethoven cherche plutôt à en extraire la quintessence. « Symphonie Pastorale, ou souvenir de la vie champêtre (plutôt expression de la sensation que peinture) », inscrit-il d’ailleurs sur la page-titre de la première édition.

Le premier mouvement inspire les images suivantes à Hector Berlioz : « Les pâtres commencent à circuler dans les champs, avec leur allure nonchalante, leurs pipeaux qu’on entend au loin et tout près; de ravissantes phrases vous caressent délicieusement comme la brise parfumée du matin; des vols ou plutôt des essaims d’oiseaux babillards passent en bruissant sur votre tête, et de temps en temps l’atmosphère semble chargée de vapeurs; de grands nuages viennent cacher le soleil, puis tout à coup ils se dissipent et laissent tomber d’aplomb sur les champs et les bois des torrents d’une éblouissante lumière. »

Pour écouter le mouvement, interprété par l’Orchestre la Francophonie, sous la direction de Jean-Philippe Tremblay… (CD 3)

La Neuvième

31 janvier 2010

An die Freude (À la joie) de Friedrich Schiller (1759-1805), poème publié pour la première fois en 1785, a habité l’imaginaire de Beethoven pendant plus de 30 ans avant qu’il ne décide de l’immortaliser dans le dernier mouvement. Les écrits du poète et dramaturge allemand ne pouvaient que connaître une telle résonance chez le compositeur. En effet, l’œuvre de Schiller abonde en références à la liberté chèrement acquise et la première version du texte était, de fait, une ode à la liberté, écrite dans une perspective démocratique. Plutôt que de mettre le poème en musique, Beethoven se sert des strophes de Schiller, en omettant plus de la moitié, les permutant, en répétant certaines, allant jusqu’à intégrer quatre nouveaux vers de sa propre main, afin d’exprimer avec le plus de précision possible ses  intentions musicales.

Lorsque le dernier mouvement de la symphonie s’amorce, Beethoven suspend l’adagio précédant, comme s’il voulait le prolonger dans l’éternité. Le contraste avec le récitatif instrumental qui suit reste saisissant. Le matériel est d’abord présenté sous sa forme instrumentale avant que n’éclate enfin, d’abord à l’unisson des basses, puis varié sous de multiples formes, ce célèbre thème de la joie. En s’adjoignant les voix, Beethoven ne souhaite pas simplement créer un effet (si spectaculaire soit-il) mais prolonger dans un geste essentiel ce que les instruments seuls ne sont plus à même d’exprimer. Le chœur devient ainsi couleur orchestrale, joignant sa voix à celle des autres instruments. « Seuls l’art et la science élèvent l’homme jusqu’à la divinité. » (Beethoven)

Pour écouter le mouvement, interprété par l’Orchestre la Francophonie, sous la direction de Jean-Philippe Tremblay… (CD 5)

L’« Héroïque » de Beethoven

29 janvier 2010

Dans les prochains billets, nous évoquerons trois des neuf symphonies de Beethoven: la Troisième, « Héroïque » (son premier mouvement particulièrement), la Neuvième (et son célèbre dernier mouvement) et la Sixième, « Pastorale ».

Première symphonie réellement romantique de Beethoven, « monument musical » selon Berlioz, la Troisième Symphonie, terminée en 1804,  devait faire basculer irrémédiablement le genre dans une nouvelle ère. Elle « apparaît un miracle, dans l’œuvre même de Beethoven, soutient Romain Rolland. Si, par la suite, il a été plus loin, il n’a jamais fait, d’un coup, un aussi large pas. »

D’abord dédiée à Napoléon, avant que celui-ci ne se proclame empereur et que Beethoven n’arrache sa dédicace avec rage, la Symphonie n’évoque pas tant les batailles que les « pensers graves et profonds, de mélancoliques souvenirs, de cérémonies imposantes par leur grandeur et leur tristesse », selon Berlioz. Comme l’explique quant à lui Wagner dans un écrit daté de 1851, le terme « héroïque » doit être pris dans son sens le plus large, de « l’Homme tout entier, l’Homme complet, qui possède en propre, dans leur absolue plénitude et leur intensité, tous les sentiments purement humains de l’amour, de la douleur et de la force ».

Bâti sur un simple accord de mi bémol, le thème principal du premier mouvement se dévoile peu à peu, désespéré et presque rageur selon Berlioz dans le développement, abattement qui se résorbe pourtant rapidement. Tout au long du mouvement, « plaisir et douleur, joie et souffrance, tendresse et mélancolie, recueillement et désir ardent, langueur et exaltation, hardiesse, bravade et indépendance indomptable alternent et se pénètrent » selon Wagner.

Pour écouter le mouvement, interprété par l’Orchestre la Francophonie, sous la direction de Jean-Philippe Tremblay… (CD 1)

Danses slaves

20 janvier 2010

Quand Johannes Brahms entend parler des dons du jeune Antonin Dvořák, il écrit ces quelques lignes à son éditeur berlinois Fritz Simrock, lui recommandant les Chants moraves : « Si vous les jouez, vous éprouverez un grand plaisir; en tant qu’éditeur, vous aurez une grande joie en publiant ces choses très fines. Dvořák écrit tout : opéras, symphonies, quatuors, pièces pour piano. C’est, sans aucun doute, un homme de grand talent. Et pauvre! Je vous prie de penser à tout cela. » C’est le début d’un succès international qui ne sera jamais démenti et d’une amitié fidèle qui unira les compositeurs jusqu’à la mort de Brahms. (Lire la suite…)