Une jeune artiste talentueuse à la personnalité unique, un instrument aux sonorités chatoyantes et fascinantes, de
grandes œuvres pour harpe de
Ravel,
Ginastera,
Britten et
Salzedo, une création mondiale : Révélation, un nouvel album Analekta mettant en vedette la
harpiste Valérie Milot.
Si les premières représentations de harpes connues datent de la civilisation sumérienne, l'instrument devait en rester à ses balbutiements jusqu'à la fin du XVIIe siècle, alors que des facteurs tyroliens revoient en partie son accord et que les pédales permettent d'effectuer des modulations. Le succès est alors presque immédiat, surtout en France, grâce aux perfectionnements d'Érard. Si les harpistes pigent d'abord dans le répertoire de luth et de clavecin, la littérature conçue spécialement pour l'instrument deviendra bientôt florissante (notamment grâce à Elias Parish-Alvars) et atteindra des sommets au XXe siècle. Ce récital souhaite tracer un portrait des possibilités de l'instrument, tant au niveau de la résonance, du volume sonore, des contrastes que des effets particuliers.
Godefroid: Étude de concert
Élève de Nadermannn, puis de Labarre et de Parish-Alvars, considéré par Berlioz comme le meilleur harpiste d'Europe,
Dieudonné-Félix Godefroid (1818-1897) offre ses lettres de noblesse à l'instrument et lui dédie nombre de pages dont sa célèbre
Étude de concert. " C'est à lui, en grande partie, que revient le mérite d'avoir conservé en France le goût d'un instrument dont le timbre, tantôt moelleux et doux, tantôt argentin et clair, se fond toujours si artistiquement dans la polyphonie de l'orchestre ", soutiendra son disciple Hasselmans.
Renié: Pièce symphonique en trois épisodes
Après avoir entendu ce dernier en récital à Nice,
Henriette Renié (1875-1956) est irrémédiablement séduite par la harpe, même si elle devra attendre d'avoir huit ans avant de pouvoir s'y consacrer, grâce à un ingénieux système de hausse-pédales initié par son père. Ses progrès foudroyants la mènent à se présenter au concours du conservatoire à dix ans, renversant l'ensemble du jury. Lors de ses études, elle aborde également la composition et dédiera à son instrument nombre de compositions magnifiques. La
Pièce symphonique en trois épisodes exploite tout le registre de la harpe avec virtuosité, dans une atmosphère grave et dramatique propre au langage de Renié.
Salzedo: Scintillation
Autre élève d'Hasselmans,
Carlos Salzedo (1961-1995) aura une influence déterminante sur l'évolution du langage de la harpe au XXe siècle.
Scintillation demeure son œuvre la plus accomplie au niveau de la variété d'effets produits, dont les glissés de pédale, les sons cuivrés (avec les ongles, près de la table d'harmonie) et l'étouffement de cordes stratégiques. L'utilisation que fait Salzedo des glissandos donne à la pièce une saveur toute particulière. Les changements de pédales, effectués dans un souci harmonique, permettent de reprendre le même motif et d'en extraire une progression d'accords. Cette technique, inventée par Salzedo, a été utilisée par plusieurs compositeurs jusqu'à ce jour.
Hindemith: Sonate pour harpe
Écrite par
Paul Hindemith (1895-1963) en 1939, la
Sonate pour harpe représente bien l'esthétique de cette période – pendant laquelle il créera son séduisant
Mathis le peintre – alors que le compositeur travaille à une certaine simplification de son langage. Il ne faut pas voir ici la sonate comme une opposition de thèmes, mais plutôt un moyen de développer une idée, notamment à travers l'imitation. Le premier mouvement évoque le son d'un orgue qui nous parviendrait lorsqu'on franchit le seuil d'une église, alors que le deuxième se veut un portrait des enfants jouant sur le parvis. Véritable chant sans paroles, le dernier transmet l'essence même d'un poème de Hölty, teinté de mélancolie, qui sublime les hésitations d'Hindemith par rapport à son imminente émigration.
Britten: Suite pour harpe
Benjamin Britten (1913-1976) aimait offrir des pièces à des amis ou collègues proches, comme en témoigne sa
Suite pour harpe, composée en 1969 pour Osian Ellis. " J'ai l'impression que c'est plutôt une écriture pour harpe du XVIIIe siècle mais, je ne sais comment, c'est ce qui m'est venu ", explique simplement le compositeur. En cinq mouvements complémentaires, la
Suite juxtapose technique et raffinement, magnifiant les possibilités lyriques, voire introspectives, de l'instrument (notamment dans le
Nocturne).
Lizotte: La Madone
Valérie Milot tenait à inclure ici
La Madone, véritable coup de cœur, œuvre composée expressément pour elle par son ancien professeur
Caroline Lizotte (1969- ). "
La Madone est un chant d'amour qui peint la contemplation de la mère à l'enfant, précise la compositrice. Grâce au va-et-vient des arpèges, aux grincements des cordes basses, on entend continuellement cette chaise berçante sur laquelle chante la maman. Ses propos sont tantôt doux, tantôt désemparés, à la fois remplis de fatigue et d'admiration. Vous savez… ces moments que vivent mère et nouveau-né. Tous deux finissent par s'assoupir dans la douceur des sons harmoniques, et dans la béatitude de s'appartenir l'un l'autre.
La gestation de cette œuvre a connu deux naissances : le petit garçon d'une amie et collègue harpiste ; et ma propre fille, née à ma grande surprise le jour de Noël, jour où la Vierge a enfanté le Messie… Pour cette raison,
La Madone est dédiée à Isabelle Fortier, son fils Maxim, ma fille Alfrëde et moi-même. "
Ravel et Ginastera: Deux transcriptions pour harpe
Deux transcriptions complètent l'enregistrement, l'une de la célèbre
Pavane pour une infante défunte, œuvre de jeunesse de
Maurice Ravel (1875-1937), et l'autre, réalisée par Valérie Milot, de l'envoûtante
Milonga d'
Alberto Ginastera (1916-1983), un de ses compositeurs préférés.
© Lucie Renaud