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Entre Paris et Versailles: Musique de chambre française du XVIIIe siècle

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Contrairement à l’Italie et aux pays germaniques, qui comptèrent jusqu’au XIXe siècle une myriade de capitales et de centres artistiques, la France a établi très tôt, sous l’impulsion de Richelieu puis de Louis XIV, son unité politique. Par voie de conséquence, les arts et la musique sont, dès 1660 environ, centralisés et mis au service d’une conception monarchique absolue.

C’est de Versailles, où il s’établit officiellement en 1682, que le Roi-Soleil gouverne le royaume. Centre du pouvoir, lieu de résidence de la Cour, ce palais, ainsi que la ville qui se construit lentement tout autour, est situé non loin de Paris. Et c’est entre la capitale et Versailles que se partagent les artistes, les écrivains et les musiciens qui feront la grandeur du siècle. Ces derniers ont une résidence à la ville et très souvent une charge à la Cour: ils sont musiciens de la Chambre, de la Chapelle ou de la Grande Écurie. Les déplacements entre Paris et Versailles sont ainsi très fréquents.

Mais la musique française n’est pas toute d’une grandeur monarchique. À partir surtout des dernières décennies du règne interminable de Louis XIV, les salons parisiens réunissent une jeune génération de nobles désireux d’échapper à l’étiquette versaillaise et un nombre grandissant d’écrivains, d’artistes, de notables et de bourgeois cultivés. C’est là que le XVIIIe siècle s’amorce, tandis que Watteau et Lancret commencent à peindre les scènes galantes qui marqueront l’esprit du siècle.

En musique, l’art italien, longtemps tenu à l’écart, gagne tous les jours en popularité et les compositeurs français cultivent de façon aussi soudaine que passionnée les formes transalpines: la sonate et la cantate, genres qui conviennent particulièrement bien aux salons, font leur entrée en France. Ils sont le terrain de la réunion des goûts français et italien, réunion qui doit, selon le vœu de François Couperin, « faire la perfection de la musique ». Ainsi se crée en France une musique de chambre au sens moderne du mot. L’époque de Louis XV appréciera tout spécialement cet art raffiné, subtil, cet art de salon au bon sens du terme, pendant musical des petits appartements de style rocaille que madame de Pompadour aménage à Versailles en remplacement des pompeux appartements des princes du sang.

Né vers 1680, Jacques Hotteterre compte parmi les premiers virtuoses de la flûte traversière, instrument nouvellement perfectionné par des membres de sa propre famille. Il rapporte d’un voyage en Italie, où il subit l’influence de Corelli, son surnom de Le Romain. Hautboïste et bassoniste de la Grande Écurie, musicien ordinaire de la Chambre, il reste proche encore de Lully, cultive la sonate et la suite, mais avec une délicatesse teintée d’harmonies italiennes. Bien que Hotteterre soit un exact contemporain de Rameau, son style le rattache encore au siècle de Louis XIV et à la Régence. On relève son nom comme musicien sur les registres royaux jusqu’à sa mort vers 1760, mais il compose toute son œuvre avant 1722, exception faite d’un traité de musette publié en 1738. Il fait paraître son opus III en 1712 et le dédie au duc d’Orléans, qui deviendra régent du royaume à la mort de Louis XIV trois ans plus tard.

La flûte allait avoir une popularité toujours croissante tout au long du siècle, mais c’est le violon qui, sous l’influence de l’Italie, connaît les plus éblouissants virtuoses. Parmi ceux-ci figure un compositeur de première grandeur, Jean-Marie Leclair. Né à Lyon en 1697, il est d’abord danseur et maître de ballet à Turin, où il étudie le violon avec Giovanni Battista Somis, un élève de Corelli. Après être monté à Paris, Leclair se fait entendre pour la première fois au Concert spirituel en 1728 et il remporte un grand succès tant par son jeu que par ses compositions. Il s’y produit pendant de nombreuses années aux côtés du flûtiste Michel Blavet et du violoniste Jean-Pierre Guignon; il est bientôt nommé, avec ce dernier, violon du roi. Mais sa nature ombrageuse, la difficulté de supporter ses rivaux, ou une circonstance inconnue, le font se retirer en Hollande en 1737; il s’y lie d’amitié avec Antonio Locatelli, autre violoniste virtuose élève de Corelli. On le retrouve ensuite vers 1750 au service du duc de Gramont. Vers la fin de sa vie, mélancolique et misanthrope, il vit, séparé de sa femme, en banlieue de Paris et fréquente des milieux mal famés. En octobre 1764, il meurt assassiné par on ne sait qui dans le vestibule de sa maison; il avait en chantier son second opéra, dont le sujet était l’aventure d’Arion. Un commentaire de l’époque nous indique en quelle estime on le tenait: un chroniqueur écrit en effet que ses meurtriers sont « sans doute des monstres qui ne sont ni de leur pays ni de leur siècle ».

Ennemi de la virtuosité gratuite, Leclair laisse une œuvre peu abondante, presque exclusivement instrumentale, toujours marquée de pudeur, d’élégance et de sérieux; la perfection de son écriture et la complexité de ses constructions laissent loin derrière les musiques instrumentales de ses contemporains français. Ces qualités lui valent de son vivant le surnom de « Corelly de la France ». À côté de ses sonates pour violon, inspirées de Vivaldi et de Locatelli, les deux Récréations en musique, publiées vers 1737 et prétendues sur leur page titre « d’une exécution facile », obéissent à une forme plus traditionnellement française: ce sont de vastes suites en trio, précédées d’une ouverture dans le style lulliste et comportant une chaconne de grandes proportions.

Une circonstance tragique marque également le destin de Gabriel Guillemain. Né à Paris en 1705, il avait séjourné en Italie dans sa jeunesse et jouait du violon avec une habileté peut-être supérieure à celle de Leclair. En 1737, il entre au sevice du roi et trouve en la marquise de Pompadour une protectrice attentive. Mais il devient neurasthénique, craint de plus en plus de jouer en public et sombre dans l’alcoolisme. Il met fin à ses jours sur la route de Paris à Versailles en octobre 1771. En 1756 était paru son second recueil de Conversations galantes et amusantes, titre qui ne laissait en rien présager la mort violente de l’auteur.

Les morceaux de cet ouvrage sont l’arrangement en quatuor des Pièces de clavecin en sonates avec l’accompagnement de violon publiées une dizaine d’années auparavant. Georg Philipp Telemann avait popularisé la forme du quatuor avec les deux séries qu’il avait fait paraître à Paris dans les années 1730; il reprenait en l’amplifiant le procédé, quelquefois utilisé par les Français, de la séparation de la ligne de basse en deux voix distinctes. Guillemain prend exemple sur son aîné et en laissant dans son nouvel arrangement une place à la flûte, il tire profit des pouvoirs expressifs de l’instrument et de sa popularité.

Ainsi, les Hotteterre, Leclair et Guillemain ont apporté leur génie propre à l’un des aspects les plus agréables de la vie intellectuelle et artistique du XVIIIe siècle français, donnant de beaux exemples de cette musique de chambre que l’on pouvait entendre entre amis dans les salons parisiens et dans les petits appartements de Versailles au goût nouveau. C’est dans l’élaboration du beau que l’on saisit le mieux une civilisation.

© François Filiatrault

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La civilisation des Lumières, en fait le XVIIIe siècle […], se confond presque, dans la perception que nous en avons aujourd’hui, avec une esthétique et un art de vivre. [Son esthétique résulte de] l’effort des hommes de l’Europe devenue plus nombreuse pour construire autour d’eux un cadre de beauté, une beauté pour l’indispensable relation ontologique, une beauté pour le cadre de la vie, d’une vie qui, en gagnant dix ans sur l’abstraite moyenne, a pratiquement doublé le temps arraché pour l’homme. L’esthétique des Lumières, soit encore le grand, l’interminable combat de l’homme et des choses pour élaborer à son service un environnement de beauté mouvante.
—Pierre Chaunu, La civilisation de l’Europe des Lumières, 1971

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