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AN 2 8771 Bach Inventions & Sinfonies

J. S. Bach : Inventions & Sinfonies, BWV 772-801

Interprètes
Date de sortie 10 mars 2017
Numéro de l'album AN 2 8771
Periodes Baroque
Genres Piano

Ils en ont parlé

Informations sur l'album

Un mot de Karin Kei Nagano

Lorsque mon professeur de piano m’introduisit pour la première fois aux « Inventions et Sinfonies » de Bach, j’étais si jeune que mes doigts pouvaient à peine atteindre l’octave. Je me rappelle les grands gestes que faisaient mes bras afin de saisir des intervalles trop vastes pour mes toutes petites mains. D’ailleurs, mes pieds erraient quelque part dans l’air, car ils ne pouvaient pas encore joindre les pédales. Depuis cette première rencontre, ces oeuvres m’ont accompagnée tout au long de mon parcours musical et ont occupé une place fondamentale au sein de mon répertoire. Avec plus de maturité, je compris pourquoi je pouvais tant m’identifier à ses oeuvres et pourquoi elles m’étaient si proches : les pièces faisaient non seulement preuve d’une qualité d’écriture exceptionnelle, mais étaient également composées à l’intention des élèves de Bach ainsi qu’à l’un de ses fils, Wilhelm Friedemann. J’ai voulu dès lors refléter à travers mon interprétation la spontanéité avec laquelle Bach avait écrit ses oeuvres et incarner la pureté et la simplicité certainement propres au jeu des élèves de Bach.

J’avais jusqu’ici l’habitude de jouer les « Inventions et Sinfonies » dans l’ordre traditionnel, officialisé et publié en 1723. Mais cet ordre ne me paraissait pas tout à fait naturel, il me semblait manquer de fluidité. L’autre version qui attira mon attention fut la version originale, intitulée « Clavierbu?chlein » (manuel pour clavier), qu’avait écrite Bach pour son fils Wilhelm Friedemann en 1720. Dans cette version originale, Bach semble vouloir enseigner la notion de tonalités différentes à son fils. Ainsi, il commence par les tonalités contenant le moins de dièses et bémols, et augmente peu à peu en introduisant chaque nouvelle tonalité. Cela crée un cycle symétrique de tonalités : do, ré, mi, fa, sol, la, si – si bémol, la, sol, fa, mi, mi bémol, ré, do. Cet ordre expliquerait pourquoi cette version me parut plus fluide et plus esthétique.

Chaque invention et sinfonie parvient à créer son propre univers distinct, ce qui me parait fascinant. Dans ces pièces, j’entends non seulement des oeuvres pour clavier, mais également des danses, notamment à travers les rythmes énergiques de l’Invention no 3, ou, dans la Sinfonia no 2, des lignes orchestrales des brandebourgeois, ou encore, des chorales entrelacées dans les lignes contrapuntiques de la Sinfonia no 6. Cela a été pour moi une grande chance que de pouvoir approfondir l’étude de ces oeuvres tout au long de ces années. L’écriture, si propre à chacune d’elle, m’a guidée et m’a fait vivre de très riches aventures musicales. Et peut-être que vous aussi, auditeur qui découvrez ces enregistrements, aurez une impression de voyage musical similaire? C’est ce que je vous souhaite!

Les Inventions et sinfonies, BWV 772-801

À un âge avancé, l’éminent poète Wolfgang von Goethe évoquait son expérience avec la musique de Jean-Sébastien Bach : c’est comme si « l’harmonie éternelle dialoguait avec elle-même, comme il a pu advenir dans le sein de Dieu, avant la création du monde. De la même manière, elle habitait le plus profond de mon âme, comme si je ne possédais pas d’oreilles ni n’en avait besoin, ni de mes autres sens, encore moins de mes yeux ».

La qualité de ce qui est intrinsèquement musical – ces voix en mouvement, dialoguant et s’entrelaçant – est dépeinte de manière exquise dans les inventions à deux et à trois voix (Inventions et Sinfonies) que Jean-Sébastien Bach a léguées : une pierre angulaire de l’interprétation au clavier et, certes, un tremplin aux deux volumes du Clavier bien tempéré. Comment expliquer l’intériorité émouvante de cette musique – mise au monde au début du 17e siècle, bien avant l’existence du piano moderne – qui a inspiré d’innombrables musiciens à travers les temps, de Mozart à Beethoven, Mendelssohn et Schumann, à Schoenberg, Chostakovitch, Kurtág et plusieurs autres?

Ainsi, comment « l’harmonie éternelle […] dialogu[e-t-elle]… avec elle-même » dans la première invention à deux voix, en do majeur (BWV 772)? Les quatre premières notes – en mouvement conjoint do, ré, mi, fa – forment une quarte parfaite ascendante, une figure dévoilée immédiatement après le premier temps en silence de la pièce, créant une inflexion rythmique, un élan vers le haut. La voix supérieure insuffle la quarte ascendante qui est ensuite reprise par la voix inférieure, la main gauche imitant la droite, et, en même temps, la voix du haut amène une autre quarte ascendante, plus haute que la précédente – du sol au do supérieur – avec un rythme plus large, des notes deux fois plus lentes. Ce rythme asymétrique est important puisqu’il démontre le début et le milieu du motif initial. Les deux voix se répondent et s’enlacent apportant un jeu sonore continuel utilisant les intervalles du début, comme si, dans les mots de Goethe « l’harmonie éternelle dialoguait avec elle-même… » Dans la 3e et 4e mesure, la quarte ascendante est jouée à la main gauche – do, ré, mi, fa, puis sol, la, si, do – en croches plutôt qu’en doubles croches, deux fois plus lentement qu’au début. En même temps, des quartes descendantes en contrepoint se font entendre à la main droite – la, sol, fa, mi, puis fa, mi, ré, do – cette fois en doubles croches, comme la figure rythmique du début. Bach incorpore ces relations avec une telle fluidité rythmique que l’interprète est tenu de nuancer le dialogue entre les voix.

Dans le façonnage de cette pièce, Bach propose deux cadences ou transitions : une vers la dominante, sol majeur (mesure 7) et l’autre vers la susdominante, la mineur (mesure 15). Ce qui confère à cette première invention une forme en trois parties; néanmoins, on y perçoit tout de même le sens du développement et du climax. Pour préparer la cadence en la mineur, Bach propose une texture plus dense, en doubles croches, dans les deux mains (mesures 13 et 14). L’apogée de la pièce se trouve à la mesure 20, vers la fin, quand la voix supérieure atteint à deux reprises le do au-dessus de la portée, deux octaves au-dessus de la note de départ. Alors que cette invention met constamment l’accent sur l’intervalle de quarte, Bach se permet d’allonger la figure à une quinte – ici, do, ré, mi, fa, sol à la basse – servant de tremplin à la dernière mesure, au moment où l’ajout de voix vient renforcer la sonorité finale. Les mystérieux liens intérieurs de cette musique confèrent même aux caractéristiques les plus ordinaires une qualité lumineuse.

Ces magnifiques inventions incarnent des dialogues mélodiques d’un tel génie, dans un vaste éventail de styles musicaux. Dans l’Invention no 8 en fa majeur (BWV 779), pour en citer une autre, une remarquable course folle au rythme de danse inspira Beethoven dans la finale de sa Sonate no 6, op. 10, no 2, dans la même tonalité. Ce n’est donc pas surprenant que les Inventions et Sinfonies de Bach aient exercé une telle fascination sur tant de compositeurs, et continuent d’inspirer et de mettre au défi les pianistes d’aujourd’hui, trois siècles après leur création.

© William Kinderman
Traduction : Sonia Lussier

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À propos

Karin Kei Nagano
AN 2 8798 Ravel Debussy Sonates

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