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FL 2 3132

J.S. Bach: Variations Goldberg, BWV 988

Interprètes
Date de sortie 28 septembre 1997
Numéro de l'album FL 2 3132
Periodes Baroque
Genres Piano et autres claviers

Informations sur l'album

Après les Variations Goldberg — musique « superessentielle », pour employer le jargon mystique — nous fermons les yeux en nous abandonnant à l’écho qu’elles ont suscité en nous. Plus rien n’existe, sinon une plénitude sans contenu qui est bien la seule manière de côtoyer le Suprême.
Cioran, Aveux et anathèmes, 1987.

Malgré qu’il faille souvent se garder d’associer éléments biographiques et création artistique, il peut être intéressant de connaître les circonstances qui ont présidé à la naissance d’une œuvre importante. Hélas! en ce qui regarde les Variations Goldberg, il semble bien que notre curiosité restera inassouvie. En effet, ce que rapporte en 1802 le premier biographe de Bach, Nikolaus Forkel, au sujet de leur composition, nous paraît aujourd’hui ne relever que d’une aimable légende. Examinons-en tout de même les grandes lignes.

En 1736, Bach est nommé Compositeur de la Cour de Pologne et de Saxe grâce à l’entre-mise du comte Hermann von Keyserling — qu’il ne faut pas confondre avec Dietrich von Keyserling, mentor et ami de Frédéric II mort à Berlin en 1745. Protégé de la tsarine Anna Ivanovna, il sera ambassadeur de Russie pendant près de trente ans, à Dresde d’abord, puis à Vienne, à Berlin — il y planifiera la rencontre entre Bach et Frédéric II en 1747 — et à Varsovie, où il meurt en 1764. C’est chez lui que Bach loge en novembre 1741 lors d’un séjour à Dresde, où par ailleurs travaille Wilhelm Friedemann, son fils aîné, et c’est à cette occasion que le compositeur aurait présenté à son hôte l’Aria avec diverses variations pour clavecin à deux claviers connues aujourd’hui sous l’appellation de Variations Goldberg.

Forkel prétend qu’elles sont le résultat d’une commande du comte, ce qui est fort douteux, car aucune dédicace ne figure sur l’édition de l’œuvre, faite par Balthasar Schmidt à Nuremberg à la fin de l’année 1741 ou au début de 1742 — il nous reste dix-huit exemplaires de cette première édition, dont un, retrouvé en 1975, corrigé de la main de Bach. Et le biographe ajoute que le compositeur fut récompensé par un gobelet d’or rempli de cent louis d’or, mais aucune trace n’a subsisté de l’objet dans les documents reliés à la famille. Keyserling souffrait, semble-t-il, de nombreux maux, dont le moindre n’était pas l’insomnie; il avait à son service un jeune claveciniste élève de Wilhelm Friedemann Bach, Johann Gottlieb Goldberg, qu’il avait adopté comme compagnon de son propre fils, et c’est pour occuper ses nuits sans sommeil que, toujours selon Forkel, il lui demandait de jouer parfois quelques-unes des variations.

Outre que Goldberg n’avait que quatorze ans en 1741 — il mourra en 1756 à l’âge de 29 ans —, l’œuvre est loin d’être simplement divertissante ou soporifique, et Glenn Gould note malicieusement qu' »au cas où le traitement aurait eu des résultats, nous serions en droit de nous poser des questions quant à l’exécution qu’aurait donnée Goldberg de cette partition incisive et caustique ». Bien qu’il ait pu plaire au comte, il s’avère que ce chef-d’œuvre du Cantor, publié comme quatrième partie de sa Klavier-Übung, n’ait eu d’autre but que d’exister pour lui-même, tout en immortalisant au passage et sans le vouloir le nom du jeune musicien.

La variation consistait essentiellement à l’époque de Bach à modifier une mélodie par divers moyens, ornementations, diminutions, gloses ou doubles, parfois fort ingénieux et virtuoses, mais aussi à habiller un thème au moyen d’un tissu contrapuntique plus ou moins savant, ou encore à poser sur une basse récurrente de quelques mesures, elle-même variée plus ou moins, divers fragments mélodiques, tous suivant la même progression harmonique. Bach a illustré ce dernier procédé de façon magistrale dans la Chaconne pour violon et la grande Passacaille pour orgue, mais, à part l’Aria variata alla maniera italiana pour clavecin, œuvre de jeunesse inspirée de Pachelbel, et quelques séries de variations de choral pour orgue, Bach a somme toute assez peu cultivé les formes de la variation.

De prime abord, on pourrait presque dire que les Goldberg n’ont de variations que le nom. Elles n’obéissent, en effet, à aucun des procédés usuels, mais en même temps elles se présentent comme leur point d’aboutissement magistral et transcendant. L’Aria qui leur sert de point de départ est une belle sarabande en sol majeur — très proche de celles des Suites françaises — qui figure dans le Petit Livre d’Anna Magdalena Bach, copiée probablement au moment de la composition des Variations. Elle comporte trente-deux mesures et obéit à la coupe binaire habituelle. Ce n’est pas sa mélodie, déjà très ornée, qui retient l’attention de Bach, mais bien sa basse: formée de quatre sections de huit mesures et pouvant être ramenée à une note en valeur longue par mesure, elle sert de fondement à tout l’édifice, au travers une multitude de transformations de toutes sortes.

Typique des ostinatos de l’époque, sa première section, avec ses quatre premières notes descendantes, avait été utilisée par de nombreux compositeurs au cours du siècle précédent, ainsi que par Hændel dans les deux chaconnes en sol majeur de son livre de clavecin de 1733. Bach compose sur cette basse trente pièces, ou variations, si bien que l’œuvre, avec l’Aria jouée au début et à la toute fin, totalise trente-deux mouvements, soit le même nombre que celui des mesures de l’Aria. Malgré le procédé, rattaché à l’ostinato, il serait abusif de voir dans les Goldberg une gigantesque passacaille, car les morceaux ne sont pas enchaînés, il n’y a pas vraiment progression vers de plus en plus de virtuosité, la séquence harmonique et la signature rythmique sont chaque fois différentes, sans compter que chacun des morceaux, qui sont comme les « piliers d’une immense colonnade » selon Ralph Kirkpatrick, exploite une mélodie totalement spécifique.

Les trente morceaux sont ordonnés en dix groupes de trois chacun et s’articulent en deux grandes parties, la seconde débutant par une Ouverture à la française; chaque troisième morceau est un canon, les intervalles des entrées de leur thème passant graduellement de l’unisson à la neuvième.

La variation 30 est un quodlibet — sorte de farce musicale polyphonique chantée lors de soirées bien arrosées — qui marie deux airs populaires intitulés Kraut und Rüben haben mich vertrieben (Les choux et les navets m’ont chassé) et Ich bin so lang nicht bei dir g’west (Il y a bien longtemps que je ne suis pas venu chez toi); certains estiment que les deux chansons sont reliées, l’absence de viande évoquée par la première expliquant le sujet de la seconde. D’autres ont vu dans ces choux et navets les variations elles-mêmes, qui auraient trop occupé l’esprit du compositeur, l’empêchant de fréquenter ses amis.

Les morceaux répondent à une extrême diversité d’écriture, et trois sont en sol mineur (15e, 21e et 25e). Le contrepoint se retrouve presque partout, et pas seulement dans les canons; entre autres exemples, les variations 2 et 27 sont des inventions à 3 et 2 voix, la 4e propose des imitations à quatre voix, la 10e est une fughetta et la 22e se présente comme un alla breve, sans compter la seconde section, fuguée, de l’Ouverture. Beaucoup épousent des rythmes de danse plus ou moins affirmés: sicilienne (3e et 24e), passepied (4e), gigue française (7e), gigue italienne (11e), sarabande (13e et 25e) ou menuet (19e). Et les deux claviers sont mis à contribution dans des pièces virtuoses avec des croisements de mains (5e, 11e, 14e, 17e, 20e, 23e, 26eet 28e) que n’aurait pas désavoués Scarlatti, dont Bach a peut-être connu les Essercizi, publiés en 1738.

« Conçue comme un cycle de modifications progressives et intégrales d’une cellule musicale en elle-même achevée », pour reprendre les mots d’Alberto Basso, les Variations Goldberg épousent « la conception « moderne” de la variation » et forment une construction architectonique incomparable. Par les procédés de la variation, les combinaisons contrapuntiques, les figures rythmiques, par son organisation géométrique, son éblouissante technique de clavier, sans oublier la beauté et la diversité foisonnante de ses thèmes, ni son côté ludique et l’humour de sa conclusion, l’ensemble se présente comme la synthèse et le dépassement de toutes les formes d’écriture.

Le souci propre à Bach de créer la diversité à partir d’une unité fondamentale le fait ranger, mais avec beaucoup plus de luxuriance, non loin des deux autres grandes œuvres cycliques de la fin de la vie du Cantor, l’Offrande musicale et L’Art de la fugue. Bach atteint dans les Variations Goldberg à la plus grande liberté possible dans la contrainte du cadre qu’il s’impose, et il faudra attendre Beethoven pour retrouver une conception de la variation d’une telle nature et d’un tel souffle.

© François Filiatrault, 1997

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À propos

Luc Beauséjour
AN 2 9763

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