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AN 6 1008

L'Orgue en Nouvelle-France (album exclusif en téléchargement)

Interprètes
Date de sortie 20 septembre 2011
Numéro de l'album AN 6 1008
Periodes Baroque

Informations sur l'album

L’orgue Robert Richard de la cathédrale de Québec, 1753/1759-2009.

 

Prémisses

. Septembre 1759. La bataille dite des Plaines d’Abraham, au cours de laquelle s’affrontent les généraux Wolfe et Montcalm, s’inscrit dans les événements qui devaient se succéder depuis le siège naval commencé en juin de cette même année, jusqu’à la reddition de la ville à la fin de l’été, au cœur de la Guerre de Sept ans. De nombreux bombardements anéantissent une bonne partie des édifices de Québec, et notamment la cathédrale (22 juillet). Or dans cette cathédrale aux proportions déjà respectables et à peine inférieures à celles de l’actuelle, parle un orgue qui n’a guère plus de six ans. Parlait. Parlait parce que, bien sûr il n’a pu résister à la canonnade.

Cette mise en situation étant établie, c’est avec plaisir que je viens vous entretenir de la renaissance de cet orgue commandé à Robert Richard en 1753. Les quelques lignes qui suivent se feront l’écho d’un article signé Élisabeth Gallat-Morin et Antoine Bouchard paru dans la revue l’Orgue francophone en 2007. Si nous revenons sur ce propos aujourd’hui, c’est tout simplement que ce que l’on présentait alors comme une démarche se situant « à plusieurs niveaux : histoire, mémoire, patrimoine retrouvé, pédagogie…concerts… récitals et cours d’interprétation » est devenu en octobre 2009 une réalité bien tangible.

Actualisation

. Rappelons que l’idée de reconstituer aussi fidèlement que possible, sans être servile, l’instrument qui sonnait dans la cathédrale de Québec jusqu’à la Conquête a été soumise par Kenneth Gilbert, organiste et claveciniste, ancien professeur à l’Université Laval en 1998. Cette année-là, il réunissait autour de lui organistes et organophiles sous le vocable de « Comité pour la reconstruction de l’Orgue Richard (1753) de la cathédrale de Québec ». De cet aréopage, il convient de nommer en particulier, outre l’abbé Bouchard et madame Gallat-Morin évoqués plus haut, Hubert Laforge, professeur et doyen, figure emblématique de la musique ancienne à Québec et cheville essentielle de cette aventure ainsi que Benjamin Waterhouse, organiste de la cathédrale anglicane de Québec et titulaire de l’orgue historique anglais England and Son (1790). C’est après avoir été témoin de la reconstitution récente d’instruments prestigieux, soient celui de la Chapelle royale de Versailles (Clicquot/Cattiaux) et celui de la cathédrale d’Auch (Jean de Joyeuse/Muno) que l’idée d’une pareille initiative, à une moindre échelle bien entendu, germa dans l’esprit de M. Gilbert. Ainsi, de l’automne 1998 jusqu’à l’automne 2009, la roue allait se mettre à tourner inlassablement allant de la simple évocation d’une idée fabuleuse à la réception de l’instrument complété et accueilli avec ravissements par ses commanditaires, exactement 250 ans après sa disparition.

Il n’est peut-être pas utile d’insister sur les démarches innombrables qu’on a dû effectuer pour financer un projet unique et rassembleur. Qu’il suffise de mentionner qu’en 2003, aucune somme significative n’avait été amassée…Cinq ans plus tard, on remettait au Musée de l’Amérique française, dépositaire et désormais propriétaire de l’instrument, le montant d’argent nécessaire à la concrétisation de ce rêve ambitieux! On pouvait entrer en communication avec un facteur.

Je ne sais pas si le fait est exceptionnel, mais toujours est-il que les recherches fébriles menées en début de projet dans les divers services d’archives tant à Québec qu’à Paris ont permis de réunir un très grand nombre d’informations sur la commande de cet orgue Robert Richard de la part de la cathédrale de Québec.

La cathédrale est redevable à Mgr Pontbriand, sixième évêque de la ville d’avoir acquis cet instrument. C’est un chanoine, de La Corne, qui allait agir comme intermédiaire entre Québec et Paris. Les recherches effectuées par monsieur Pierre Hardouin (décédé en septembre 2008) au Minutier central des Notaires de Paris lui ont fait découvrir le contrat daté du 10 mars 1753, confiant au facteur parisien, « maître feseur d’instruments de musique à Paris » le soin de concevoir un orgue destiné à la Nouvelle-France. Quoiqu’il ne semble pas avoir érigé de grands instruments, ce Richard avait bonne réputation. Le chanoine de La Corne écrit: « Vous serez content c’est le plus habile ouvrier de paris femeux méchanicien, homme de probité… ». (Ne nous méprenons pas sur le terme mécanicien : à l’époque c’est presque l’équivalent d’un ingénieur!) Lui-même ne connaît pas grand chose à l’orgue, mais il s’adresse volontiers à des gens plus compétents que lui : des organistes surtout et en particulier à Landrin, un des organistes du roi à Versailles. Le temps de réalisation est exceptionnellement court : le chanoine de La Corne au chapitre : « j’espère messieurs que vous serez contents. Il est neuf et bien conditionné, il a été fait sous mes yeux et rien n’a été épargné; pendant près de deux mois, il y a eu dix à douze ouvriers qui ne l’ont pas quitté un instant… » Agréé par un des organistes du roi de Pologne exilé en France, l’instrument voyagera essentiellement par voies d’eau. Comme le mentionne le chanoine : « je compte l’envoyer par Rouen elle coutera beaucoup moins par l’eau que parterre à aller a la rochelle…(sic) ». Le plus fabuleux, c’est qu’en octobre de la même année, l’orgue est prêt à jouer.

Le facteur et sa réalisation

. Lorsque nos chanoines du XXIe siècle ont choisi l’entreprise Juget-Sinclair pour réaliser l’orgue Richard (soit dit avec le plus grand respect, il va sans dire!), ils ont certainement pris la meilleure décision. Et d’abord au niveau même du métier. Juget-Sinclair fabrique des instruments de haute qualité de dimensions modestes. Ainsi en était-il de Robert Richard. Il était réputé lui aussi pour ses réalisations de petite et de moyenne envergure. À partir de la documentation importante dont il disposait, Denis Juget s’est rendu sur le terrain avec un imposant carnet de notes et a exploré et mesuré les instruments de Vicdessos (09), Louvie-Juzon (64) et de Houdan (78). Et Dom Bedos, il va sans dire. Il a regardé partout! Course des tirants de registres, ouverture des soupapes, hauteur du ou des claviers, etc. L’instrument qu’il allait réaliser avec ses collègues serait un instrument original mais inspiré de plein de choses authentiques! L’interprétation qu’ils en ont tirée a fait consensus. Oh, il y a bien eu quelques questionnements. La façade, par exemple. Le contrat original est muet à ce sujet, qui allait en devenir un à discussion…Le chanoine de La Corne disait : « nos tuyaux seront grands et forts ». Il était conscient qu’il fallait nourrir un vaisseau volumineux, même si l’instrument était considéré comme le positif d’un grand orgue qui ne vint jamais. Nos jeunes facteurs ont retenu cela. D’ailleurs détail intéressant, Denis Juget faisait remarquer que pour ne pas être influencé outre mesure par les tailles, à Houdan, il n’avait joué que le positif, justement. Ce qui le satisfaisait pleinement. J’ai fait la même expérience au Grand Séminaire de Montréal. Le positif seul, pendant un bon moment. Expérience concluante! Une des idées directrices du projet, qui allait conditionner la réalisation en quelque sorte : il s’agissait de concevoir le positif d’un grand orgue ainsi que le chanoine chargé de l’affaire à Paris le stipulait dans une de ses lettres : à propos du nouvel orgue … « celui que je vous envoie en serrait le positif sans y rien ajouter ni changer et nous aurions un orgue semblable à ceux de St-Eustache, St-Médéric…qui sont les plus beaux de Paris… ». Je pose la question : à côté de quoi sommes nous passés! Discussions animées autour du tempérament, on s’en doute bien…L’avis de plusieurs fut sollicité : les Chapuis, Bouchard, Gilbert…C’est finalement la persévérance de ce dernier qui allait s’imposer et le mésotonique à huit tierces majeures pures fut adopté, vibrant à 392 Hz..
Pour ce qui est de l’air, deux soufflets cunéiformes alimentent l’orgue. Ils sont placés sur le côté de telle sorte que le souffleur peut rester en contact avec l’organiste. Toutefois un système automatique peut suppléer tout en conservant la souplesse insufflée par l’action manuelle.
La composition sonore est la suivante : Montre 4’*, Bourdon 8’*, Doublette 2’*, Fourniture III, Cymbale III, Flûte à cheminée 4’*, Nazard 2 2/3’*, Tierce 1 3/5’*, Trompette 8’*, Cromorne 8’*.
L’astérisque indique les jeux coupés entre le c’’et le c#’’. L’orgue possède un tremblant doux et un tremblant fort. La tirasse permanente comporte 25 marches et l’étendue des claviers est de 52 notes C-D-e’’’. Donc dépourvue du do# grave.

Le visiteur comblé

. Installé à la tribune de droite, près du chœur, le buffet, dont il n’est fait mention nulle part dans la documentation disponible, s’inscrit en hauteur, avec un soubassement important, voire disproportionné, mais tout à fait élégant souligné d’une simple moulure, surmonté de la partie sonore qui affiche une façade composée de deux plates faces encadrées de trois tourelles appuyées sur des culs-de lampe bien ouvragés. Le clavier et les tirages de jeux sont situés à l’arrière comme c’est le cas en cette occurrence. La composition sonore et l’harmonisation ont fait l’objet d’une attention méticuleuse. C’est bien un orgue français, racé, coloré, à la fois puissant et savoureux. Les dix jeux et la division du clavier offrent des possibilités très étendues. Grand et petit plein jeu y trouvent leur compte. Le grand jeu également (une lettre du chanoine Lacorne à Mr de Tonnancour mentionne que… « cette trompette fera autant de bruit que tout le reste de l’orgue » On s’en est souvenu ici!), de même que le fond d’orgue et les flûtes. Pour ce qui est des récits en basse ou en dessus, alors là, on est appelé à tricoter un peu : transposer, déplacer d’une octave, inverser des voix…Contrainte bien minime en vérité eu égard au plaisir qui en résulte. Et puis tout ce répertoire espagnol qui réclame cette disposition!…Le clavier extrêmement léger exige un excellent contrôle de la part de l’exécutant et le rapport clavier/banc/pédalier impose de jouer les bras plus étendus vers le bas que ne le veut une technique conventionnelle. De la bien belle ouvrage, comme on disait dans le temps.

Le concert inaugural fut présenté par Michel Bouvard, titulaire du grand orgue de St-Sernin de Toulouse et professeur au CNSM de Paris. En décembre, Benjamin Waterhouse, éminent organiste de la capitale nationale et membre du comité, proposait également un récital.

Qu’il me soit permis de remercier sincèrement madame Élisabeth Gallat-Morin, monsieur Hubert Laforge et monsieur Denis Juget qui ont mis à ma disposition, non seulement du temps mais aussi toute la documentation désirée, incluant leur propres publications, afin de ficeler ces quelques lignes.

© Yves G. Préfontaine

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À propos

Luc Beauséjour
AN 2 9763
AN 2 9763

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