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AN 2 9971

Ravel, Martinu, Schulhoff, Honegger: Duos de l'entre-deux-guerres

Informations sur l'album

Aux frontières de deux mondes;
Duos pour violon et violoncelle de l’Entre-deux-Guerres (1920-1932)

Dans ce vaste continent qu’est la musique de chambre, le duo pour violon et violoncelle n’est certes pas le chemin le plus fréquenté. Mais, au lendemain de la Première Guerre mondiale, alors que l’Europe se laissait emporter par la fièvre du jazz et de la musique tzigane, que la grande musique se retrouvait, entre tradition et modernité, aux frontières de deux mondes, quelques compositeurs d’exception relevèrent avec brio le défi que pose une formation si restreinte. Ces orfèvres devaient laisser de fins bijoux, aux chiarascuro délicatement ouvragés, miroitant entre de sombres rougeoiements de braise et les vifs éclats d’éblouissantes étincelles. Le présent enregistrement vous propose quatre des plus belles réussites de ce petit âge d’or.

Maurice Ravel (1875-1937): Sonate pour violon et violoncelle (1920-22)

En décembre 1920, deux ans après la mort de Debussy, la Revue musicale publia en sa mémoire un numéro spécial, une collection de brèves œuvres inédites qui lui étaient dédiées. Stravinski, Bartók, De Falla, Roussel et Dukas avaient entre autres répondu à l’appel. Ravel offrit un mouvement pour violon et violoncelle, faisant écho au projet de six sonates «à la française» que leur ami avait entrepris dans les dernières années de sa vie, mais n’avait pu qu’à moitié compléter.

Hanté par l’idée d’y ajouter trois autres mouvements pour en faire une véritable sonate, Ravel y travailla par la suite pendant plus d’un an, ne cessant de remettre sur le métier ce travail qui ne tenait qu’à deux fils. Le soir de la création, le 26 avril 1922, on fut renversé par la densité du discours et l’étonnante palette sonore que le compositeur sut faire ressortir de ces deux seuls instruments. «Il faudrait que Ravel écrive la réduction de son Duo pour grand orchestre, nota avec une admirative ironie le musicologue Roland-Manuel. Vous faites jouer la flûte au violoncelle et du tambour par le violon» s’exclama l’une des créatrices de l’œuvre, la violoniste Hélène Jourdan-Morhange.

En effet, dès le début, et en plusieurs moments tout au long des quatre mouvements, la mélodie, émaillée de notes flûtées en harmoniques, plane dans le registre supérieur du violoncelle au-dessus du violon qui l’accompagne. Mais, à d’autres moments, des jeux complexes de pizzicati, doubles cordes ou accords brossés, présentent non seulement au violon, mais aux deux instruments, toute une panoplie de surprenants effets percussifs, dont certains sont d’une féerique poésie. Au début du second mouvement, par exemple, un tic-tac d’horloge se dissout en un mystérieux bruissement, comme submergé par la vie invisible s’éveillant du silence d’une nuit sans lune.

En 1928, dans une Esquisse autobiographique, Ravel devait noter au sujet de cette sonate : «Tournant dans l’évolution de ma carrière. Le dépouillement est poussé à l’extrême. Renoncement au charme harmonique, réaction de plus en plus marquée dans le sens de la mélodie.»

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Ravel avait mis la barre haute pour ses successeurs…

Erwin Schulhoff (1894-1942) : Duo pour violon et violoncelle (1925)

Né à Prague en 1894, Erwin Schulhoff fait partie de ces malheureux artistes d’avant-garde d’origine juive qui, après avoir vu dans les années 1930 leurs œuvres qualifiées par les Nazis de «dégénérées», connurent pendant la Seconde Guerre mondiale une fin prématurée et tragique dans les camps de concentration.

Au lendemain de la Première Guerre, où il avait bravement servi dans l’armée autrichienne, Schulhoff s’était fait en Allemagne, au contact des dadaïstes berlinois, le promoteur d’un modernisme éclectique, fusionnant sans complexe, dans des formes relativement classiques, la poésie d’un Debussy et l’atonalité d’un Schoenberg, les rythmes déjantés du jazz et les rhapsodies tziganes de sa Bohème natale. Composé en 1925, le Duo pour violon et violoncelle en est un fascinant exemple.

En début et fin d’un plan classique en quatre mouvements, dans un langage modal poussé à l’orée de l’atonalité, deux rondos donnent à l’ensemble une forme en arche, lorsque revient au début du dernier mouvement une variante du refrain qui ouvrait le premier. Cet envoûtant dolce moderato, s’animant plus d’une fois, débouche sur des couplets aux rythmes syncopés de plus en plus dramatiques, allant dans le premier mouvement de sempre allegretto à allegro agitato, et dans le dernier, d’allegro deciso à presto fanatico.

Au centre, un vif scherzo, dont le titre Zingaresca souligne de manière explicite l’inspiration tzigane, est suivi d’un doux Andantino, dans lequel violon et violoncelle s’échangent en sourdine les phrases d’une élégiaque mélodie, et les délicats pizzicati sur lesquels elle déroule son fil d’un instrument à l’autre comme une Ariane lunaire.

Bohuslav Martin? (1890-1959) : Duo pour violon et violoncelle no1, H. 157 (1927)

C’est à Paris, où il résidait depuis trois ans, que le Bohémien Bohuslav Martin? composa à l’intention de deux compatriotes, le violoniste Stanislav Novàk et le violoncelliste Mauritz Frank, le premier de ses deux duos pour violon et violoncelle. Piliers du Quatuor Novàk-Frank, ils avaient créé à Prague un an plus tôt le premier quatuor à cordes de leur ami de jeunesse et on les invitait maintenant à le faire découvrir aux mélomanes parisiens. Pour compléter le programme, Martin? leur écrivit en quelques jours ce duo en deux mouvements et c’est dans ce contexte qu’il fut créé le 17 mars 1927.

Si, dans le prélude méditatif qui ouvre le diptyque, l’hommage au diaphane onirisme de l’impressionnisme français est manifeste, dans le Rondo qui suit, un vif perpetuum mobile tournoie comme un double vol de bourdons autour d’une section centrale formée de deux époustouflantes cadenze, mettant en valeur à tour de rôle la virtuosité des deux interprètes en de grands traits rhapsodiques aux parfums tziganes.

Arthur Honegger (1892-1955) : Sonatine pour violon et violoncelle, H. 80 (1932)

En septembre 1932, dans le mois qui suivit la naissance d’une fille qui devait s’avérer son unique enfant, Arthur Honegger composa cette sonatine qui marquait un retour à la musique de chambre après dix années principalement consacrées à de grandes fresques pour solistes, chœurs et orchestre. La plus récente de ces fresques, le tragique Cris du monde, l’avait pendant 18 mois laissé sans voix, dans un état de sévère dépression.

Cette sonatine se révèle paradoxalement et tout du long un moment de grâce d’une constante sérénité, comme si cette naissance avait redonné au compositeur joie de vivre et goût de créer. Dans les passages méditatifs, le nouveau père semble nous inviter à se pencher avec lui sur le berceau de son enfant pour la regarder dormir. Dans les passages plus vifs, à petits pas sur de furtifs staccati ou à grandes enjambées d’accords brossés, on dirait qu’il la voit déjà, sans une note de doute, faire allègrement son chemin dans la vie et se rire de toute difficulté.

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À propos

AN 2 8873
Olivier Thouin
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