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FL 2 3145

Prokofiev: Les deux Sonates pour violon et les Cinq Mélodies

Compositeurs
Interprètes
Date de sortie 14 mars 2000
Numéro de l'album FL 2 3145
Periodes XXe siècle

Informations sur l'album

L’élément lyrique est à la base de la nature de Prokofiev, qu’il s’agisse de l’homme ou de son œuvre […] et c’est sciemment qu’il cherche à tourner son lyrisme au ridicule, à le rendre grotesque, à le défigurer. À travers toutes les déformations, étirements, arrêts brusques, volte-face, que l’auteur leur fait subir, ses thèmes et ses harmonies sont essentiellement lyriques; aussi l’œuvre soviétique de Prokofiev est-elle un champ de bataille où son lyrisme élimine, l’un après l’autre, les intrus: ce classicisme qui le dessèche, cette impulsivité qui le brise, ce mouvement dramatique qui lui barre le chemin. Et c’est justement cette bataille qui rend sa musique passionnante jusqu’au bout.
—Vladimir Fédorov, Serge Prokofiev , 1963

Sonate en fa mineur pour violon et piano, op. 80

Lorsque la dépouille de Sergei Prokofiev (1891-1953) fut exposée solennellement à Moscou le 6 mars 1953 — le jour suivant son décès, qui ne fut pas annoncé au reste du monde avant une semaine puisqu’il coïncidait avec celui de Staline —, la musique la plus appropriée qu’on ait su trouver pour honorer sa mémoire fut celle des premier et troisième mouvements de la Sonate en fa mineur pour violon et piano, op. 80 du regretté. La partie de violon était alors tenue par David Oistrakh, ami de Prokofiev (et autrefois son partenaire d’échecs), à qui l’œuvre avait été dédiée et qui en avait assuré la création.

On peut facilement s’imaginer à quel point avait dû paraître d’un douloureux à-propos ce passage de l’Andante assai, où le violon fait entendre d’inquiétantes gammes rapides en sourdine sur toute son étendue, à glacer le sang (le passage est marqué freddo), et duquel Prokofiev avait confié à Oistrakh qu’il devait sonner comme « le vent dans un cimetière ». Le grand violoniste soviétique résuma ainsi ses impressions de la sonate: « Rien qui ne fut écrit pour le violon depuis de nombreuses décennies —où que ce soit dans le monde — ne pourrait égaler cette œuvre en beauté et en profondeur. »

Bien que la Sonate en fa mineur ait été complétée en 1946, deux ans après l’Opus 94bis, Prokofiev en avait écrit le début du premier mouvement, l’exposition du deuxième et le thème du troisième dès 1938, ce qui explique pourquoi il l’a désignée sa « Première » sonate pour violon. Il se peut bien que le point de départ de l’Opus 80 a été une musique de Handel que Prokofiev avait entendue à l’été de 1938, comme il l’a confié à sa dernière compagne, Mira Mendelson (il s’était progressivement éloigné de son épouse, Lina, à partir de 1940), mais le 18e siècle a peu à voir avec cette œuvre parmi les plus denses, troublantes et graves de toute sa production.

La Sonate en fa mineur a été conçue à une époque où l’Union soviétique vivait ses heures les plus violemment tourmentées, affligée comme elle l’était par le despotisme qui la rongeait de l’intérieur et l’attaquait du dehors. Or, la sonate ne témoigne nullement d’un quelconque attachement à un hypothétique programme politique, mais plutôt met à nu une âme qui implacablement se déchire face à une réalité absurde. Cette musique est perçante, pénétrante. Elle traduit la détresse non seulement par la violence — bien que la furie soit au cœur de l’œuvre, comme dans le thème principal de l’Allegro brusco et la majeure partie du dernier mouvement, au rythme frénétique —, mais, confrontée à la douleur, elle tente de se donner une contenance (le deuxième thème,eroico, du deuxième mouvement) ou de panser les plaies (le thème principal fluide et aigre-doux de l’Andante). En fait, les passions les moins frivoles semblent d’abord être éparpillées au hasard à travers la sonate, et pourtant tout est parfaitement équilibré.

S’il est vrai qu’on se sent épuisé à la fin de la pièce par toute cette cohue émotive, il devient aussitôt apparent que la trajectoire de Prokofiev avait été clairement établie depuis le début: dès la première descente au piano, accablante et obsédante, à laquelle réplique une série d’inquiétants trilles dans le registre le plus grave du violon, et jusqu’à la reprise de la section du « vent dans un cimetière » à la toute fin de la pièce, Prokofiev a tracé une voie d’introspection presque inévitable qui vacille de manière symptomatique entre des conflits brutaux et d’intimes entrelacements du violon et du piano — les deux instruments étant d’ailleurs tout aussi éloquents l’un que l’autre dans ces échanges, grâce à la collaboration d’Oistrakh à la partition et à la compétence de Prokofiev en tant que pianiste de concert. Pour citer le professeur Harlow Robinson, finalement: « dans ce chef-d’œuvre, l’espièglerie et la pétulance si caractéristiques de Prokofiev ont été distillées, raffinées et transcendées. La sagacité y remplace le sarcasme. »

Cinq Mélodies pour violon et piano, op. 35bis

Le lyrisme est bien sûr la clef de voûte des Cinq Mélodies pour violon et piano, op. 35bis. Sous le titre Cinq Chansons sans paroles, op. 35, elles avaient été composées à l’origine pour la soprano Nina Koshits lors d’une tournée de concerts en Californie qu’avait effectuée Prokofiev en décembre 1920. Cinq ans plus tard, il transposa ces vocalises presque tels quels à l’instrument vocal par excellence (comme chacun le sait), leur accordant ainsi une vie nouvelle ainsi qu’une belle pérennité.

Rompant avec l’outrance angulaire de nombreuses œuvres datant de sa première période créatrice, en Russie, aux États-Unis et en France, ces mélodies respirent en général une sorte de tranquillité avenante qu’on associe volontiers à l’insouciante Californie. Une vocalise plus fringante (no 4) vient assaisonner le tout agréablement. À l’été de 1943, Prokofiev prit un congé de son travail sur l’opéra Guerre et Paix et sur la musique du film Ivan le Terrible d’Eisenstein, se retirant à Perm dans l’Oural, une des régions isolées où le gouvernement soviétique tenait les esprits éminents à l’abri des assauts allemands.

Sonate en ré majeur pour violon et piano, op. 94bis

C’est durant ce bref répit qu’il composa la Sonate en ré majeur pour flûte et piano, op. 94. Le compositeur nous informe: « Je voulais que la sonate ait une sonorité classique, claire et transparente. Ce fut peut-être inopportun de la composer à ce moment-là, mais agréable. » Un an plus tard, à la demande d’Oistrakh et avec son aide, Prokofiev la transcrivit pour le violon (Opus 94bis). Il ne changea rien à la partie de piano et la partie de flûte n’a subi que les altérations nécessaires pour qu’elle puisse convenir aux particularités du nouvel instrument. La Sonate en ré majeur est tout à fait chaleureuse et spirituelle, pleine de charme et de lyrisme attrayant — loin de l’austère beauté de l’Opus 80.

Ces caractéristiques, ainsi que sa tonalité, ne sont pas sans rappeler la Symphonie classique, op. 25. Sont « classiques » aussi la franchise ici du langage harmonique (bien que le terme « impressionniste » serait peut-être plus juste, pour tout son coloris chatoyant) ainsi que sa construction formelle — le premier mouvement va jusqu’à comporter une reprise de l’exposition. Prokofiev nous gâte ensuite avec ses saillies les plus étincelantes dans le Scherzo aux inflexions si lestes, avec le chaud lyrisme de l’Andante et la verdeur alerte du finale, dont le thème entraînant n’est pas sans rappeler l’air le plus gamin du compositeur, que tout enfant connaît.

© Jacques-André Houle

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À propos

James Ehnes
AN 6 1021
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