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FL 2 3159

Ehnes / Kreisler [Oeuvres choisies]

Compositeurs
Interprètes
Date de sortie 03 septembre 2002
Numéro de l'album FL 2 3159
Periodes XXe siècle

Informations sur l'album

Tout ce qu’il touche se parfume de son art et sent bon. Je le considère comme un compositeur merveilleux.
—Jacques Thibaud

Nombreux sont ceux qui considèrent toujours Fritz Kreisler comme le doyen précurseur de tous les violonistes depuis le XXe siècle, et avec raison. Il fut à la fois un artiste et un gentleman qui mena une carrière internationale d’une durée sans précédent — plus de soixante ans — marquée par un goût exquis et un sens aigu de son public, en plus d’avoir été un pionnier du disque. Sa technique révolutionnaire de la main gauche et sa sonorité pure et chaude ne manquèrent pas d’avoir au moins quelque influence sur tous les grands violonistes depuis (en fait, sur tous les violonistes, tout court). C’est là son plus grand legs.

La virtuosité pure n’a jamais été pour lui un but ultime; plutôt, sa technique d’une aisance déconcertante, sans avoir été d’une perfection absolue selon les critères d’aujourd’hui, a toujours avec humilité, chic et énergie été au service de la musique, le plus noble des arts. « J’estime, nous dit Kreisler au milieu du siècle dernier, que l’humanité a vécu avec plus de grâce, plus pleinement et avec une conscience plus profonde de ce que les arts apportent à la dignité humaine, durant la période avant 1914 qu’elle n’a pu le faire après les ravages de deux cataclysmes mondiaux. Cela m’a rempli de fierté et de joie de constater comment — alors que la science, hélas! a surtout été détournée de mon vivant vers des œuvres de destruction — l’art, et surtout l’art de la musique, a été un facteur de guérison, une puissante incitation à surmonter les animosités nationales, un augure de paix et de fraternité internationale. » Cette attitude admirable, il en fit bénéficier aussi ses compositions dont le charme et le caractère sympathiquement surannés semblent à jamais définir une époque tout en conservant leur attrait universel.

Les qualités uniques des compositions de Kreisler sont le résultat d’un sens du style inné cultivé en très bas âge. Fritz Kreisler est né à Vienne le 2 février 1875. Son père, Samuel Kreisler, un médecin, est aussi un violoniste et violoncelliste amateur qui souvent joue chez lui dans un quatuor à cordes lors de soirées amicales. Le jeune Fritz débute au violon à l’âge de quatre ans sous la tutelle de son père, étudie ensuite quelque temps avec un violoniste local, Jacques Auber, et fait de tels progrès qu’il est admis au Conservatoire de Vienne à l’âge de sept ans, en violon avec Joseph Hellmesberger fils et en théorie avec Anton Bruckner. À cette époque, il apprend le piano de lui-même, sans effort, un talent qu’il entretient sa vie durant. Trois ans plus tard, âgé de dix ans seulement, il remporte la médaille d’or du Conservatoire. De 1885 à 1887, on le retrouve au Conservatoire de Paris, en violon sous le septuagénaire belge Joseph Lambert Massart et en composition sous Léo Delibes.

Bien qu’on puisse mettre en doute la revendication de Kreisler à l’endroit du motif de la célèbre valse du ballet Coppélia de Delibes, peut-être les pastiches du maître dans Le roi s’amuse ont-ils pu donner à l’élève l’idée de s’essayer plus tard à cette technique de composition. Quant à Massart, qui avait enseigné à Henryk Wieniawski, Kreisler dit à son propos, ainsi qu’au sujet des origines de son propre célèbre vibrato continu: « Massart insistait sur l’émotion, les sentiments, et non sur la technique. […] Je crois que Massart m’appréciait parce que je jouais à la manière de Wieniawski. On se rappellera que Wieniawski intensifia le vibrato et le conduisit à de tels sommets, que celui-ci prit le nom de ‘vibrato français’. Vieuxtemps aussi l’adopta, et après lui Eugène Ysaÿe, qui devint son plus grand apôtre; Joseph Joachim, par exemple, le dédaignait. » À la fin de ses études au Conservatoire, Kreisler se mérite — à douze ans! — le Premier Grand Prix en violon. Cela met un terme à ses études musicales. Les années 1888 et 1889 le voient accompagner le pianiste Moriz Rosenthal lors de tournées aux États-Unis, mais l' »enfant prodige » ne rencontre qu’un succès modeste.

Rentré à Vienne, il abandonne presque son instrument pendant six ans afin de faire son lycée, débuter des études médicales et accomplir son service militaire, mais il retrouve rapidement toute sa forme lorsqu’il reprend son violon en 1896. Après ses débuts avec la Philharmonie de Vienne en 1898 et la Philharmonie de Berlin en 1899, sa carrière de virtuose connaît une ascension fulgurante. Les portes s’ouvrent aux États-Unis — cette fois avec enthousiasme — et Londres succombe à ses charmes pour la première fois en 1902. Même Montréal peut profiter de sa présence en février 1910.

La même année, Kreisler crée le Concerto de violon qu’Edward Elgar composa à son intention. Le monde désormais lui appartient. Il continue à jouer jusqu’en 1950, n’arrêtant qu’en 1914 (engagé brièvement dans l’armée autrichienne sur le front, il est blessé et démobilisé), 1917–1918 (en réaction aux sentiments anti-germaniques aux États-Unis), puis en 1941–1942 (il récupère d’un coma après avoir été heurté par un camion en traversant une rue à New York). La dernière de ses nombreuses prestations au Carnegie Hall a lieu le 1er novembre 1947, mais parmi ses dernières apparitions sur scène, au cours de la saison 1948–1949, il est intéressant de mentionner un arrêt à Winnipeg, au Manitoba. Il avait passé une bonne partie de sa vie dans des hôtels, mais il s’installe avec son épouse américaine, Harriet Lies (avec qui il partage sa vie depuis 1902), dans un manoir qu’il fit construire à Berlin en 1924 (détruit sous le feu allié à la fin de la Seconde Guerre mondiale), puis, poussé pour l’avance nazie, quitte pour la France et enfin pour New York en 1939, prenant sa citoyenneté américaine en 1943.

Kreisler possédait de nombreux violons et archets précieux, sur lesquels il jouait en alternance. Il était également un collectionneur de livres rares et d’incunables. Les Kreisler étaient aussi fort impliqués dans maintes œuvres charitables. Fritz Kreisler est mort à New York le 29 janvier 1962.

Fritz Kreisler a produit d’heureuses et élégantes compositions. Bien qu’il ait écrit un quatuor à cordes (en la majeur) et des cadenzas célèbres aux concertos de Beethoven, de Brahms et plusieurs de Mozart, son génie réside dans les genres plus légers. Il composa deux opérettes: Apple Blossoms (avec Victor Jacobi, Broadway, 1919, qui inclut le Tambourin chinois) et Sissy (Vienne, 1932). En parlant d’Apple Blossoms, il dit: « J’aime beaucoup la musique légère. J’adore les valses et j’ai toujours voulu en écrire. » Cette prédilection est évidente aussi dans ses nombreuses transcriptions et arrangements, dans ses pastiches tirés de la série Manuscrits classiques ainsi que dans ses autres morceaux pour le violon. Sa renommée repose surtout sur ces trois dernières catégories de pièces, toutes bien représentées sur cet enregistrement.

L’arrangement de Kreisler de la magnifique sonate Le trille du Diable de Giuseppe Tartini conserve la partie de violon presque intacte (sauf pour la disparition des doubles-cordes au violon dans le premier mouvement) et voit la partie de basse harmonisée pour le piano. L’apport principal de Kreisler est l’éblouissante cadenza à la fin de la sonate, qui magnifie jusqu’à des proportions ahurissantes l’épouvantable trille du dernier mouvement, dont Tartini avait dit qu’il lui avait été inspiré en songe par le Diable.

Les compositions originales de Kreisler pour le violon tombent dans deux sous-catégories: celles d’abord jouées et publiées sous les noms parfois obscurs (surtout au début du XXe siècle) de compositeurs anciens, dans la série des Manuscrits classiques — identifiées depuis 1935 comme des œuvres « dans le style de… »; et ces succès publiés depuis toujours sous le nom de Kreisler, tels Caprice viennois, Tambourin chinois, Schön Rosmarin, Liebesfreud et Liebesleid (ces derniers ont reçu le copyright en 1910). Kreisler prétendait avoir trouvé dans un monastère français les manuscrits des œuvres des XVIIe et XVIIIe siècles qu’il avait « arrangées », jusqu’à ce qu’il admette le canular au début de 1935, quand Olin Downes, critique musical au New York Times, a découvert le pot aux roses. Le critique et Yehudi Menuhin devaient présenter une conférence suivie d’un récital devant illustrer les différences entre l’original et l’arrangement du Praeludium and Allegro de Pugnani–Kreisler. Lorsque Downes ne put trouver trace du manuscrit original, Kreisler lui dévoila le secret. Il s’expliqua le plus simplement du monde: « Toute la série intitulée Manuscrits classiques est de ma composition, sauf les huit premières mesures de la Chanson Louis XIII de Louis Couperin, empruntées à une mélodie traditionnelle. La nécessité m’avait inspiré ce procédé il y a trente ans, quand le désir me prit d’étendre mon répertoire. Je trouvai que répéter constamment mon nom sur les programmes serait une maladresse et un manque de tact. » La plupart des gens acceptèrent cela comme une « magnifique plaisanterie », mais certaines personnes, comme le critique musical du Times de Londres, Ernest Newman, en firent un véritable scandale, ce qui donna lieu à d’acerbes ripostes dans le Sunday Times de la part des deux parties, Kreisler et Newman. Pourtant, le violoniste avait tenté, vingt-cinq ans plus tôt, de mettre le monde musical sur la bonne piste.

Au cours d’un concert à Berlin, il avait présenté son Liebesfreud et son Liebesleid (« Joie d’amour » et « Tristesse d’amour ») comme des valses posthumes de Joseph Lanner (publiées plus tard, on l’a dit, en tant qu’œuvres de Kreisler), au même programme que le Caprice viennois, inscrit sous son propre nom. Un critique local s’en est plaint ainsi: « Un sentiment proche du mauvais goût fut engendré par la juxtaposition quelque peu hardie du Caprice viennois de Kreisler — sans doute une charmante offrande — et des danses de Lanner, ces délicieuses pièces de genre, pleines de mélos schubertien tout en évoquant le bon vieux temps à Vienne, et pour lesquelles on bissa avec enthousiasme. » Kreisler admit sa paternité des pièces de « Lanner », mais il était incapable, dans ses propres mots, « d’expliquer pourquoi [les savants experts, même avec cet indice] n’ont pas immédiatement découvert la vérité. »

Parmi les derniers représentants d’une espèce en voie de disparition — le virtuose–compositeur — Kreisler a d’abord écrit ses pièces pour son propre usage en concert, considérant que très peu de choses d’intérêt s’écrivaient alors pour le violon. « On n’a plus l’intuition de cet instrument, de son charme, sa beauté, sa sonorité, la grande richesse de ses possibilités », écrit-il en 1932. Si cette attitude démontre bien un certain conservatisme face à la littérature violonistique (Kreisler n’aimait guère la musique atonale, non plus que presque toute musique « moderne »), ce sont là des caractéristique que l’on retrouve en abondance dans ses propres œuvres, écrites avec beaucoup de soin.

Son épouse, décrivant sa manière habituelle de composer dans les premières années de leur mariage, a raconté: « Il ne les couche jamais sur papier avant de les avoir bien retournées dans son esprit, ce qu’il fait surtout en marchant dans les champs. Quand il compose, il oublie tout. […] Fritz trouvait parfois les noms des maîtres anciens à qui il attribuait ses œuvres simplement en regardant dans le dictionnaire de musique et des musiciens Grove. Il arrivait parfois à des amis de demander: « Où est Fritz?” Je leur répondais: « Oh, il compose du Pugnani, ou quelque chose dans le genre.” »

Qu’il composât du Pugnani, du Couperin ou du pur Kreisler viennois, sa touche magique, tout en évoquant une époque révolue, assura que ses œuvres puissent à tout jamais réjouir le cœur.

© Jacques-André Houle, 2001

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À propos

James Ehnes
AN 6 1021
AN 6 1021

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