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Tout au long de sa vie, Antonio Vivaldi (1678-1741) ne s’est jamais confié quant à ses sources d’inspiration musicale. C’est sans aucun doute l’une des raisons pour lesquelles, jusqu’à ce jour, une affinité spirituelle entre la musique gitane et ses concertos soit passée inaperçue. Cette hypothèse peut sembler curieuse à première vue, étant donné la distance géographique qui sépare Venise de l’Europe de l’Est, mais elle devient évidente une fois qu’on y porte attention.

Grâce à sa réputation de compositeur et de virtuose, Vivaldi voyagea beaucoup. Nous savons qu’il a assisté à des représentations de ses opéras à Prague et à Vienne, situées près des Balkans. Il est donc tout à fait probable que Vivaldi ait été en contact avec des musiciens gitans lors de ses voyages. Ceci n’a rien d’inhabituel: Georg Philipp Telemann, qui vécut en Pologne pendant un certain temps, écrit, dans l’une de ses trois (!) autobiographies, qu’un compositeur tirerait assez d’inspiration musicale pour une vie entière s’il prêtait l’oreille à la musique gitane.

Vivaldi enseigna de nombreuses années dans un orphelinat célèbre pour la qualité de sa vie musicale, l’Ospedale della Pietà. Cet orphelinat (qui est en fait une institution pour les filles illégitimes de la noblesse) est situé sur la Riva degli Schiavoni, le quai des Slaves. On peut aisément imaginer ces voyageurs arrivant des pays de l’Europe de l’Est et jouant leur musique de leurs instruments et leurs chants, pour ainsi dire sur le seuil de Vivaldi!

Les motifs utilisés dans le premier tutti du troisième mouvement d’un de ses derniers concertos, le RV 375, laisse entendre une affinité évidente avec la musique gitane et nous laisse donc présumer aisément que Vivaldi ait pu être en contact avec cette musique. Les doubles-croches fougueuses, les rythmes syncopés, les brusques contrastes de nuances et les passages pianissimi qu’on retrouve de façon quasi identique dans la collection de musique gitane Uhrovska (1730) soutiennent l’affirmation émise dans le New Grove Dictionary of Music and Musicians que Vivaldi se soit inspiré des musiques de l’arrière-pays slave.

À cette surprenante conclusion, il faut ajouter un lien spirituel évident qui existe entre la musique de Vivaldi et celle des pièces que l’on retrouve dans la collection de musique gitane Uhrovska, et dont la juxtaposition est fort satisfaisante. Le compositeur et ces gitans étaient, de toute évidence, des virtuoses exceptionnels qui, grâce à leur talent, éprouvaient un grand plaisir à dépasser continuellement les limites de leurs instruments.

Les effets musicaux qu’on retrouve dans le concerto La notte, opus X no 2, deviennent alors compréhensibles. La virtuosité des cordes dans les tutti est certainement aussi exigeante que le solo pour flûte à bec avec ses passages rapides palpitants, ce qui contribue à cette impression cauchemardesque évoquée dans un mouvement comme celui de  » Fantasmi « . Le mouvement lent  » Il sonno  » (le sommeil) contraste avec sa mélopée de successions d’accords décrivant un glissement vers l’inconscient.

Les rythmes en croches et double-croches du premier tutti du Concerto en do majeur pour deux flûtes traversières (RV 533) nous a inspiré une fantaisie dans le style gitan que nous proposons comme introduction à ce concerto. La collection Uhrovska contient quelques pièces musicales qui utilisent la même rythmique avec succès. À nouveau, nous pouvons présumer que Vivaldi ait fort probablement été inspiré par la musique folklorique slave, une impression renforcée par l’utilisation de seulement deux accords différents dans les premières mesures du dit concerto.

L’ajout de cadences découle de pratiques d’interprétation de l’époque que Vivaldi utilisait lui-même. Selon des témoins de l’époque, il improvisait avec une virtuosité éblouissante entre les pièces ou les mouvements, faisant preuve d’une dextérité extraordinaire. On retrouve dans les concertos de Vivaldi des copies des cadences, comme dans le Concerto pour violon  » Il grosso Mogul  » confirmant cette habitude. Inspirés par cette pratique, nous avons inclus une cadence dans le Concerto en do majeur (P 81) pour deux flûtes à bec, deux violons et basse continue, afin de permettre aux deux flûtes de démontrer leur virtuosité.

La collection de musique gitane Uhrovska, qui tire son nom de la ville éponyme de Slovéquie où elle fût découverte, est un document musical fascinant qui nous offre un contact direct avec la musique gitane. Les quelques 350 mélodies qui la composent avaient sans doute pour objectif de présenter un panorama, le plus exhaustif possible, de la musique gitane. L’aspect multinational de la collection nous informe sur la façon dont les gitans ainsi que leur musique voyageaient. Le fait que des mélodies hongroises puissent côtoyer des airs tchèques dans une collection de Slovaquie nous permet de conclure à des échanges culturels internationaux.

Cette collection Uhrovska est sans doute l’œuvre d’un maître violoniste nomade qui, contrairement à la tradition orale gitane, a voulu inventorier la musique de son peuple dans un recueil détaillé. La majorité des Gitans ne connaissant sans doute pas la notation musicale, nous pensons qu’il s’agit fort probablement d’un musicien qui ait été en contact avec les classes instruites de son époque. Dans ce cas, il a utilisé un code d’abréviation qui laisse beaucoup de place à la créativité de l’interprète.

Les mélodies de la collection Uhrovska sont, à quelques exceptions près, écrites pour une seule voix; ainsi la ligne de basse, l’harmonisation et la rythmique des parties intermédiaires auraient été improvisées. Ceci sous-entend que les pièces étaient adaptées sur place au besoin par les ensembles gitans. Nous avons adopté cette pratique et ainsi ajouté plusieurs voix aux mélodies.

Ces mélodies nous indiquent peu de chose quant à la structure formelle des pièces. Il est impossible qu’une mélodie ne fut jouée qu’une seule fois – mais même ici, la séquence est laissée libre à l’interprète. Pour mieux comprendre, on n’a qu’à penser à la musique jazz où des mélodies relativement courtes sont développées grâce à l’improvisation en pièces plus longues. Cette liberté dans l’interprétation offre au musicien un rôle inhabituel, lui permettant de façonner la forme musicale. Les séances d’enregistrement ont été, en ce sens, une expérience extraordinaire, l’interprétation évoluant et se modifiant constamment, même pendant l’enregistrement !

Certaines mélodies sont surprenantes par leurs contours et rendent quelques fois impossible l’harmonisation au sens baroque traditionnel. L’histoire des Sinti et des Roma, ceux qu’on surnomme les gitans, qui, pendant le Moyen Âge se sont déplacés du continent indien vers l’Europe, laisse des traces évidentes ici mais il demeure impossible d’établir précisément à quoi cette musique aurait pu ressembler. Nous avons essayé d’être justes envers la richesse intrinsèque de ces mélodies en proposant des arrangements aussi variés que possible.

Il est aussi d’autant plus surprenant de retrouver une référence à la légende de Faust dans le titre de l’une de ces pièces, un autre indice des différentes sources culturelles auxquelles fait référence la musique gitane.

Il nous est devenu évident pendant la réalisation de cet enregistrement que la musique gitane, ardente et énergique, ait exercé une grande fascination chez Vivaldi. Les nombreuses affinités entre ces deux styles de musique sont trop importantes. Même si certaines hypothèses demeurent du domaine de la spéculation, nous souhaitons que l’auditeur partage notre enthousiasme pour cette rencontre de styles inhabituelle.

© Matthias Maute
Traduction : Isabelle Duchesnay

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AN 6 1017
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