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Informations sur l'album

Le grand nombre de [visiteurs] et leur satisfaction témoignent de la cordialité de l’accueil et de la gaieté que la jeune femme devait mettre dans la maison.
—Roland de Candé, Jean-Sébastien Bach, 1984.

À l’été 1720, alors que Bach séjourne à Karlsbad avec son employeur, le prince Léopold d’Anhalt-Coethen, survient, totalement inattendue, la mort de sa femme Maria Barbara; elle sera enterrée le 7 juillet, avant le retour de son mari musicien. Âgé de 36 ans et père de quatre enfants, Bach songe bientôt à se remarier, mais ce n’est qu’un an plus tard qu’il fixe son dévolu sur Anna Magdalena Wilcke (ou Wülcken), une jeune cantatrice de seize ans sa cadette qui se produit parfois à la cour de Coethen; il l’épousera en décembre 1721, soit un an et demi avant d’être engagé comme cantor à Saint-Thomas de Leipzig.

Dernier enfant du trompettiste Johann Caspar Wilcke et de Margarethe Elisabeth Liebe, celle-ci issue également d’une famille de musiciens, Anna Magdalena est née à Zeitz le 22 septembre 1701. Elle apprend très tôt la musique et Bach écrira plus tard qu’elle « chan-te fort bien en voix de soprano ». Depuis 1718, son père travaille à Weissenfels, ville située non loin de Coethen. Il semble que vers cette époque la jeune femme ait commencé à se joindre lors de certaines occasions aux musiciens de la Cour du prince Léopold et c’est probablement en août 1721 qu’à la faveur d’un voyage à Weissenfels Bach l’engage officiellement comme cantatrice du prince. Les futurs époux se fréquentent très sérieusement puisque tous deux acceptent, en septembre 1721, deux mois avant leur union, d’être parrain et marraine de Johann Christian Hahn, nouveau-né d’un couple d’amis communs.

Les Goncourt, et bien d’autres spécialistes après eux, ont affirmé que le XVIIIe siècle avait été celui de la femme. Cela est sans doute vrai pour l’élite intellectuelle française, qui se réunissait pour discourir tous sexes confondus dans les salons de mesdames Goeffrin ou du Deffand, mais hors de ces cercles privi-légiés, la position sociale des femmes relevait toujours à l’époque des coutumes de ce qu’on nomme aujourd’hui la société traditionnelle. Ainsi, il n’est pas impossi-ble qu’Anna Magdalena Bach ait dû renoncer à des projets de carrière à l’opéra afin de s’occuper des enfants du premier lit de son mari, enfants alors âgés de six à treize ans. Et l’on sait bien peu de choses de sa vie à l’ombre du grand Bach, si ce n’est qu’elle mettra au monde treize en-fants, dont sept dans les sept années suivant le mariage, et qu’elle sera durant près de trois décennies une épouse exemplaire, entretenant le ménage et sachant bien recevoir les très nombreux cou-sins, amis et élèves de son mari, dont la maison est toujours pleine.

À part ses occupations domestiques, Anna Magdalena copie de nombreuses compositions de Bach — les Sonates et Partitas pour violon seul notamment —, et ce dans une graphie étonnamment semblable à celle de son mari. Elle chante également dans les cantates profanes que Bach don-ne au Café Zimmermann dans le cadre des activités du Collegium musicum de la ville, elle accompagne son mari lors de prestations données chez le prince Léopold à Coethen et on pourrait penser que c’est à elle que Bach destinait la Cantate BWV 51 pour soprano solo, bien qu’à Leipzig il était interdit aux femmes de chanter à l’église. D’autre part, une lettre d’un ami de la famille nous apprend qu’elle aimait passionnément cultiver les fleurs et particulièrement les oeillets. Enfin, signe d’attachement et de reconnaissance, Bach avait fait faire son portrait par un peintre italien établi à Leipzig, mais ce tableau est aujourd’hui perdu.

Lorsque Bach meurt en juillet 1750, sans avoir fait de testament, Anna Magdalena hérite du tiers des biens familiaux, l’autre part étant répartie entre les neuf enfants encore vivants. Les autorités municipales de Leipzig lui accordent l’équivalent d’une demi-année du salaire de son mari, mais en prenant bien soin de déduire une avance de paiement faite à Bach lors de son entrée en fonction 27 ans plus tôt! Devant parfois recourir à la charité publique, Anna Magdalena vivra ses dernières années dans la misère avec Catharina Dorothea, fille de Maria Barbara Bach, tout en élevant ses deux dernières enfants. Elle meurt le 27 février 1760, à l’âge de 58 ans. Les Bach fils, ceux qui faisaient déjà une enviable carrière, ne semblent pas l’avoir beaucoup aidée; peut-être la distance ou la guerre de Sept Ans peuvent-elles expliquer cette négligence, mais il semble bien que l’ancienne solidarité de la famille Bach était déjà chose du passé.

On faisait beaucoup de musique chez les Bach, comme on peut s’en douter, et le té-moignage le plus attachant de cette activité domestique reste le Notenbüchlein vor A.M. Bachin ou « Petit livre d’Anna Magdalena Bach », dans lequel plus d’un apprenti musicien a reçu, depuis, ses premières leçons de piano ou de clavecin. Il y avait eu deux autres de ces « petits livres » dans la famille: celui copié en 1720 pour l’éducation de Wilhelm Friedemann et comprenant les premières versions de quelques préludes du futur Clavier bien tempéré ainsi que les Inventions et Sinfonies à deux et trois voix, et celui, daté de 1722, qui rassemblait pour Anna Magdalena les cinq premières Suites françaises, mais dont les deux tiers environ sont aujourd’hui perdus.

Le recueil qui fait l’objet de notre disque a ceci de particulier cependant que lorsque Bach l’offre à sa femme en 1725, il n’est qu’amorcé. Conçu comme un cahier à compléter au fil du temps, il s’ouvre sur les Partitas pour clavecin BWV 827 et BWV 830. Anna Magdalena y ajoutera avec les années le premier Prélude du Clavier bien tempéré — avec cinq mesures en moins —, les deux premières Suites françaises — la seconde incomplète —, l’Aria qui servira aux variations « Goldberg », ainsi que des pièces vocales souvent anonymes, airs, chorals et lieder évoquant le plus souvent l’apaisement, le sommeil ou le repos éternel. Elle transposera également en sol majeur, pour son propre usage, le premier récitatif et la seconde aria de la Cantate Ich habe genug BWV 82, cette dernière aria se présentant sans les ritournelles instrumentales et ne prévoyant pour seul accompagnement que la basse continue.

À côté de ces œuvres, figurent, copiées par divers membres de la famille, de nombreuses pièces toutes simples, écrites souvent dans le style galant. Notés de façon anonyme et sans doute dans un but pédagogique, ces menuets et polonaises, qui devaient également servir à l’apprentissage de la danse, ne sont pas de la plume de Bach père, mais de divers compositeurs, tels Christian Petzold ou Johann Adolph Hasse. Certaines pièces ont été identifiées comme les premiers essais de composition de Carl Philipp Emanuel et le manuscrit montre par endroits quelques corrections faites par Bach père.

Au delà du nom illustre auquel il se rattache, le Petit livre d’Anna Magdalena Bach reste le témoignage par excellence de cette pratique musicale privée, ou Hausmusik, par laquelle la bourgeoisie montante manifeste ses valeurs, encore nouvelles, de tendresse et de bonheur domestique, valeurs si bien repré-sentées en France à la même époque par les personnages, les objets et les situations quoti-diennes que Chardin met en scène dans quel-ques-uns de ses plus beaux tableaux.

© François Filiatrault

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 » Un autre signe de son amour et de sa bonté fut le nouveau cahier de musique qu’il me donna à cette époque. Il était très joliment relié en vert; sur la couverture, Sébastien avait lui-même calligraphié mon nom et la date de 1725, en or et à l’encre de Chine. Il me dit que nous allions remplir ce cahier ensemble; je devrais y transcrire la musique qui me plaisait et il composerait pour moi de nouveaux morceaux. À cette époque, grâce à son enseignement plein de patience et de bonté, j’avais fait quelques progrès et j’étais beaucoup plus habile qu’au temps où il m’avait dédié le premier petit cahier. Parfois, vers la fin de la journée, quand il avait un instant de repos et se sentait bien disposé, il s’asseyait à la grande table, approchait de lui une chandelle et disait en prenant sa plume d’oie: « Va chercher ton petit cahier vert, Magdalena, je crains qu’il ne contienne plus que de la vieille musique ennuyeuse à jouer. Je veux écrire un nouveau morceau que tu pourras exercer. » Je me dépêchais de chercher le cahier pour que ses pages puissent recevoir le trésor.  »

?Esther Meynell, La Petite Chronique d’Anna Magdalena Bach, v. 1890.

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Luc Beauséjour
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