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AN 2 9860

Beethoven: Trios avec piano op. 70 no 1 "Trio des Esprits" & no 2; op. 11

Interprètes
Date de sortie 26 octobre 2010
Numéro de l'album AN 2 9860
Periodes Classique

Informations sur l'album

Encensé tant au Canada qu’à l’étranger, le Gryphon Trio aborde avec autant de conviction le répertoire contemporain – notamment à travers la commande et la création d’oeuvres – que les pages classiques essentielles. Le présent enregistrement complète l’intégrale du Gryphon Trio consacrée aux trios avec piano de Beethoven. (L’enregistrement précédent du trio sous étiquette Analekta était d’ailleurs consacré aux trios opus 1 no 2 et opus 97.)

Le théâtre de Beethoven: fantômes et plaisanteries dans les trios

Loin de moi! Ôte-toi de mes yeux!
Que la terre te cache!
Tes os sont desséchés, ton sang est glacé;
Rien ne se reflète dans ces yeux
Que tu fixes sur moi!

Voici comment réagit Macbeth à la vue du fantôme de Banquo, rappel de son acte meurtrier. Même si Beethoven a abandonné ses plans d’un opéra inspiré du Macbeth de Shakespeare, considérant le tout « trop lugubre », une trace de ce à quoi la musique aurait pu ressembler survit au coeur du mystérieux mouvement lent de son Trio pour piano en ré majeur. En effet, jumelé à ses esquisses pour son opéra avorté, on retrouve dans son carnet de croquis de 1808 l’ébauche de ce Largo dont les trémolos chatoyants du piano et l’atmosphère morbide ont fait dire à Carl Czerny, étudiant surdoué de Beethoven, que c’était « une apparition des enfers ». Depuis cet énoncé, le trio a été connu de façon générale sous le surnom de Trio des esprits.

Trio des esprits, opus 70 no 1

Le lourd Largo assai ed espressivo central, en ré mineur, se déploie furtivement. Un motif à l’unisson de trois notes sotto voce dans les cordes et un trille orné au piano soutiennent tout le mouvement. D’extraordinaires trémolos au piano, parfois à la basse, parfois à l’aigu, tantôt fortissimo, tantôt pianissimo, accompagnent la marche implacable vers l’avant de ces motifs initiaux. Un épisode fugace en ré majeur offre une lueur, de courte durée, avant que la musique n’atteigne un terrifiant paroxysme. Une gamme chromatique au piano, plongeant pendant près de cinq octaves, rappelle la descente aux enfers d’un Don Giovanni non repentant à la fin de l’opéra de Mozart.

Ce mouvement spectral est flanqué de deux appendices telluriens en ré majeur. Le premier, un Allegro vivace e con brio, s’ouvre sur un motif fougueux à l’unisson, suivi immédiatement d’un thème dolce. Les unissons pianississimo désolés qui terminent l’exposition semblent annoncer l’humeur du Largo. Un développement contrapuntique nécessite deux tentatives avant que la réexposition ne soit lancée : seulement lors de la seconde entendrons-nous le motif dans la tonalité principale. De l’autre côté de l’abîme, on retrouve un finale Presto que certains considèrent trop enjoué après l’horreur du Largo. Mais n’assiste-t-on pas à une scène dans laquelle brille le comique et ivre Porter tout de suite après l’horrible meurtre nocturne du roi Duncan ? Perçues de cette façon, les gammes chromatiques biscornues et le côté folklorique décalé du finale semblent offrir juste ce qu’il faut d’intervalle dramatique.

Trio avec piano, opus 70 no 2

Beethoven a complété le Trio des esprits (et son compagnon, le trio avec piano opus 70 no 2) en 1808 alors qu’il passait l’été dans un village tout près de Vienne, immédiatement après avoir terminé sa Symphonie no 6 « Pastorale ». Si le Trio des esprits impressionne par son intense flair théâtral, celui de l’opus 70 no 2 explore un tout autre univers, celui des émotions subtiles et de la retenue classique. Comme Donald F. Tovey le fait remarquer, Beethoven atteint ici une « intégration des ressources de Mozart et de Haydn sans précédent, avec un résultat qui transcende toute possibilité de ressembler au style de ses origines ».

L’influence de Haydn peut déjà être perçue dans le premier mouvement, marqué Poco sostenuto – Allegro ma non troppo. Celuici s’ouvre par une lente introduction dont la plaintive mélodie et les lignes dénudées reviennent plusieurs fois, notamment à la toute fin, geste que l’on retrouve dans la Symphonie « Roulement de timbales » de Haydn. Ces passages interrompent l’allure sinon insouciante de ces pages, tels des pensées ou des souvenirs troubles, mais fugaces.

L’Allegretto débute par un thème charmant, ponctué d’un amusant rythme pointé inversé (court – long). On peut imaginer un noble donnant une chiquenaude aux miettes qui traînent sur une table. Dans le deuxième thème cependant, dans la tonalité mineure directe, l’humeur devient pompeuse, même baroque dans ses martèlements rythmiques. C’est ainsi que le mouvement se déploie, oscillant entre joyeuses chiquenaudes et martèlements menaçants, avant de se dissiper entièrement. En le présentant en variations doubles, l’une des formes préférées de Haydn, Beethoven démontre encore une fois la dette envers son ancien professeur.

Dans le détendu Allegretto ma non troppo qui suit, presque une valse, Beethoven évoque des univers non classiques. Des échanges antiphonaires entre cordes et piano (les doubles cordes du violon permettent aux deux instruments à cordes de donner l’illusion d’être trois) possèdent une couleur de la Renaissance certaine alors que les mystérieux rebondissements harmoniques anticipent Schubert.

Dans le robuste finale Allegro, plutôt que de s’inspirer de son maître à penser Haydn, Beethoven propose plutôt des gestes audacieux, des surprises discordantes et un chahut généralisé que lui seul pouvait signer. Modulations novatrices à la tierce, élargissement du registre aigu du piano, on retrouve Beethoven explorant de nouveaux chemins et effets. La structure s’avère peut-être plus remarquable encore – et totalement Beethovénienne – . La réexposition offrant en effet une manipulation des thèmes principaux aussi importante que celle du développement lui-même.

Trio avec piano, opus 11

Treize ans séparent l’opus 70 de Beethoven de ses premières incursions dans le genre, les trois trios de l’opus 1, datés de 1795. Pendant cette période, la seule autre œuvre de Beethoven pour trio avec piano, l’opus 11 de 1798, avait en fait d’abord vu le jour sous une forme pour clarinette, violoncelle et piano. Afin de promouvoir les ventes, la joyeuse et légère oeuvre – dont les trois mouvements se terminent sur un élément de surprise – a cependant été publiée dans une version pour clarinette ou violon, les deux parties se révélant presque identiques.

L’Allegro con brio initial bondit, propulsé par une partition de piano active qui interagit joyeusement avec les cordes. Un violoncelle chantant, dans le registre du ténor, introduit l’Adagio lyrique. Quand la mélodie passe au violon, ses compagnons y intègrent interjections et imitations. Le processus atteint un pianissimo magique, chuchoté, dans lequel de courts fragments de violoncelle trouvent écho dans les ruisselets fluides du piano.

Le finale, Allegretto, est une série de variations sur le thème d’une chanson immensément populaire, « Pria ch’io l’impegno », tirée de l’opéra-comique de 1797 L’amor marinaro (L’amour marin) de Joseph Weigl (1766-1846), compositeur jadis célèbre, maintenant oublié. Dans l’opéra, le capitaine Libeccio, son serviteur Pasquale et Cisolfautt, un professeur de musique partiellement sourd secouru en mer par le capitaine, chantent un terzetto dans lequel Cisolfautt (dont le nom est constitué de syllabes de notes solfiées) déclare : « Avant de m’attaquer à cette tâche magistrale, j’ai besoin d’une collation. » Il prévient alors que « vous saurez de quoi je suis fait si mon estomac hausse une note aiguë d’un dièse ». Les neuf variations de Beethoven, de conception théâtrale, couvrent une large palette expressive et il a certainement eu l’intention de vous faire rire – ou du moins sourire – en écrivant la finale carrément comique dans laquelle, si vous écoutez attentivement, vous entendrez l’estomac de ce pauvre Cisolfautt gargouiller.

© Robert Rival 2010
Traduction de Lucie Renaud

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À propos

Gryphon Trio
AN 6 1025

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