AN 2 9520

Clarke, Ravel: The End of Flowers

Interprètes
Date de sortie 19 janvier 2018
Numéro de l'album AN 2 9520

Informations sur l'album

Rebecca Clarke (1886 – 1979)
Trio avec piano

Rebecca Clarke, anglo-américaine, a connu du succès à titre d’altiste et de compositrice à une époque où les femmes musiciennes affrontaient d’impressionnants préjugés et de la discrimination. Aujourd’hui, elle est honorée pour la qualité de sa musique, qui rivalise celle des compositeurs masculins plus célèbres de son époque, mais aussi pour l’inspiration qu’elle a insufflée aux musiciennes et aux compositrices des générations ultérieures afin qu’elles prennent la place méritée au sein des activités musicales.

Mme Clarke admirait Debussy, Ravel (avec qui elle a joué en concert), Vaughan Williams et particulièrement Bloch, sur lequel elle a écrit un article flatteur dans le Cobbett’s Cyclopedic Survey of Chamber Music. Son moment de gloire, à titre de compositrice, dont elle décrivait avec modestie comme son « petit effluve de succès » (one little whiff of success), se produit en 1919 alors que sa Sonate pour alto et piano arrive en deuxième place – face à la Suite pour alto et piano de Bloch – lors de la prestigieuse compétition parrainée par la perspicace mécène Elizabeth Sprague Coolidge, qui a été contrainte de briser l’égalité du jury.

En 1921, Mme Clarke a remporté à nouveau le deuxième prix de la compétition de Coolidge, cette fois pour son Trio avec piano qui, avec sa Sonate pour alto et piano, s’est avéré son oeuvre la plus ambitieuse et la plus reconnue. Aujourd’hui, ces oeuvres forment les assises de sa réputation : une compositrice empreinte d’une profonde passion, d’une sensibilité et d’une créativité éblouissantes et d’une grande maîtrise de son art. Tout comme Ravel, Rebecca Clarke n’a laissé aucun programme pour son Trio, mais celui-ci nous laisse penser que les horreurs de la Première Guerre mondiale ont laissé leurs traces, au même titre que celui de Ravel. Alors que les canonnades résonnent à la fin du Trio de Ravel, dans celui de Rebecca Clarke, les tirs se font entendre dans le début explosif. Au milieu des ricochets de dissonances percussives sonne l’artillerie d’un perçant motif de notes répétées, souvent transformé, et repris dans tous les mouvements.

Le troublant thème principal, par exemple, reprend le motif élargi, alors que la transition vers le thème secondaire plus doux – un thème discret que les érudits surnomment la « sonnerie militaire » – prend une tout autre direction avec ses quartes ascendantes et descendantes qui appuient les harmoniques de style militaire du Trio. Le mouvement de forme sonate se termine en douceur avec un précaire cessez-le-feu. Le sensuel Andante molto semplice s’élève d’une dense texture visqueuse, de laquelle jaillit à l’occasion une scintillante poussière d’étoile au piano. Mélodie sans prétention, les motifs migrent librement vers l’accompagnement et se mélangent aux délicates couleurs des cordes et de leurs harmoniques ; sous-jacent à cette complexité organique, les sonorités de ce premier motif se font entendre. Ce mouvement se termine, lui aussi, tout en douceur. Le dernier mouvement, un scherzo dansant, est animé par des pizzicatos, des jeux de polyrythmie et des changements de mesure. Certaines séquences sont dépeintes par la simple nature des
couleurs instrumentales. La vitalité de la musique est toutefois interrompue par la ponctuation des tirs du début. Le piano s’attarde ensuite sur la sonnerie militaire, répétée en écho par les cordes, avec mélancolie, puis s’effaçant dans l’oubli… jusqu’à ce que, comme une attaque furtive, le joyeux thème du scherzo éclate et se précipite vers une fin saisissante en mi bémol majeur. « De ce point de vue, mentionne le spécialiste Bryony Jones, le sentiment général est de regarder en avant, plutôt qu’en arrière. » Toutefois, dans le scherzo, M. Jones décèle des thèmes de danses folkloriques anglaises et les harmonies modales des chansons folkloriques anglaises. Ainsi, même si le Trio parle de la guerre, ce coup d’oeil vers le passé pourrait être une tentative de la compositrice de trouver du réconfort – comme plusieurs de ses pairs – dans la tradition pastorale anglaise.

Maurice Ravel (1875 – 1937)
Trio avec piano en la mineur

Avec le recul, on peut facilement associer les accords percutants, les trilles perçants et la cacophonie générale de la fin du Trio avec piano de Ravel à une aura – ou du moins à une émotion – évoquant la guerre, à laquelle s’est ralliée la France au début du mois d’août 1914. Lorsque la guerre a éclaté, Ravel travaillait déjà sur son Trio depuis cinq mois, mais il avait fait peu de progrès. Soudainement, il s’est mis à travailler avec une « fureur folle » pour terminer son oeuvre à la fin du mois d’août. Pourquoi cette urgence ? Parce que le patriote de 39 ans voulait s’engager. Mais avec ses 1,63 m et 45 kg, il ne s’est littéralement pas montré à la hauteur. « Je reste ici, hélas !, bouillant de rage, écrit Ravel. Je me suis dépêché à terminer mon Trio pour m’engager, mais on ne veut pas de moi parce qu’il me manque deux kilos. » Les quatre mouvements contrastants du Trio et la limpidité de l’expression le placent carrément dans la tradition classique – mais dans la musique de chambre française, plutôt qu’allemande. Les couleurs instrumentales – particulièrement dans les cordes : doubles octaves, harmoniques, trémolos, pizzicatos, trilles – et les changements dans les tempos, les modes et la fluidité rythmique sont les principaux éléments qui amènent le contraste et rendent le Trio intéressant. Le développement de motifs bien forgés et l’agencement des tonalités dans les sonates de style allemand sont essentiellement absents. Dans le premier mouvement, les deux thèmes principaux, inspirés de la musique folklorique basque, la patrie de Ravel, sont présentés en la mineur, quoique teintés par différents modes et, respectivement, au-dessus d’une pédale de dominante et de tonique. Dans la réexposition, les mêmes thèmes reviennent en flottement au-dessus d’une pédale distante. La coda se termine en do majeur, la relative majeure. Le rythme accompagne la flexibilité harmonique allant de l’effet souple et organique du 3 + 2 + 3 au tempo en constante et naturelle fluctuation. Ravel aurait appelé le deuxième mouvement Pantoum pour faire référence à la forme poétique en langue malaise dans laquelle deux idées distinctes, évoquées au début, sont développées simultanément. Pour Ravel, un étudiant fervent de culture orientale et de défis formels, cette structure était évidemment attrayante. Il présente donc les deux thèmes, un piquant, l’autre suave, dans un entrelacement qui suit les conventions de la forme poétique de façon remarquable. Le troisième mouvement est une passacaille dont le long thème errant est présenté par la basse du piano. Dix variations se développent ensuite vers un riche climax harmonique avant de se calmer à nouveau, avec l’emphase mise sur une sonorité plus dégagée, des intervalles parfaits de quartes et de quintes. Dans les derniers moments, le thème se désintègre, peut-être un sombre pressentiment faisant référence à la rupture de la paix en Europe. Une finale endiablée, en forme sonate comme au premier mouvement, mène l’oeuvre vers une fin enlevante. « La texture de l’orchestre et la sonorité en constante expansion propulsent l’œuvre vers une fin captivante, commente Roman Borys. Un pilier du répertoire de Trio avec piano, le Trio de Ravel est l’une des plus grandes œuvres de musique de chambre du 20e siècle ». On pourrait se demander si l’énergie débridée de la fin de l’œuvre ne refléterait pas la détermination frénétique du compositeur à se joindre aux efforts de la guerre. Ravel n’a pas cessé d’essayer de s’engager et a éventuellement pu se joindre à l’armée à titre de conducteur de camion. Lors d’un incident malencontreux, son camion est tombé en panne dans la forêt, pas très loin de la zone de combat. « J’ai joué Robinson Crusoé pendant dix jours, jusqu’à ce que quelqu’un vienne me secourir », écrit-il dans son rapport en mai 1916. Si Ravel cherchait l’aventure, il a certainement été bien servi.

Copyright © 2017 by Robert Rival
Traduction : Sonia Lussier

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À propos

Gryphon Trio
AN 2 9861
Maurice Ravel

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