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Christos Hatzis: Constantinople

Informations sur l'album

Constantinople: l’œuvre

Salutaire allégorie pour notre époque agitée, Constantinople tisse en une même trame les fils de l’est et de l’ouest, du sacré et du séculaire, du passé et du présent, du réel et du mythique, de l’art et de la culture populaire et bien plus encore. La force du message sous-jacent est confortée par l’habileté de Christos Hatzis à faire fi des étiquettes que nous voudrions apposer à cette musique. Cycle chanté, cantate, musique de chambre ou opéra, l’œuvre refuse d’être catégorisée. Certains de ses éléments se sont affranchis du cadre ultime du théâtre musical. Hatzis traite la musique de Constantinople comme une mosaïque, juxtaposant les couleurs vives du gospel urbain aux psalmodies médiévales, un chant sufi du XIXe siècle au bluegrass, la chanson folklorique crétoise à une écriture rappelant celle pour viole et – de façon des plus exubérantes dans  » Old Photographs  » – une pièce de musique de salon solennelle avec le plus canaille des tangos.

Les effectifs musicaux de l’œuvre comprennent essentiellement un trio avec piano et deux chanteurs, de traditions orientale et occidentale. La technologie, une pièce maîtresse de la démarche d’Hatzis, rehausse la portée de l’enregistrement acoustique et complète les sonorités élémentaires de la pièce, à la fois grâce à la manipulation électronique du son et grâce aux éléments additionnels. Parmi ces derniers, on retrouve un chanteur grec, Lambros Vassiliou, dont la voix non travaillée semble capturer la fragilité et la vulnérabilité humaines, qui offre un peu de réconfort lorsqu’il entonne le poème folklorique byzantin du cinquième mouvement. S’y greffent aussi les voix masculines de l’English Chamber Choir dont l’interprétation d’un hymne de la pâque serbe forme un contrepoint émotif – et en fin de compte un complément – à la joie de l' » Alleluiah  » final. Écrit de 1998 et 2000 et révisé au moins une fois depuis, Constantinople a connu sa première présentation théâtrale complète le 29 juillet 2004.

Le premier mouvement,  » Creeds « , présente les deux chanteurs et à la fois la musique de l’Orient et de l’Occident. Il oscille entre le chant de la pâque grecque orthodoxe Christi Anesti (Le Christ est ressuscité) et une méditation improvisée, surtout sur les mots  » Ya leyl « , habituellement utilisés en improvisation arabe et signifiant  » la nuit « . Les autres paroles, débutant par Tala’al badru (La pleine lune s’est levée au-dessus de nos têtes) sont celles chantées par le prophète Mahomet quand il s’enfuit de La Mecque et arriva à Médina ; en poésie arabe, le Prophète – ou le Bien-aimé – est souvent évoqué comme une lune. Le violoncelle tente de s’emparer de la psalmodie, alors que le drone du piano devient une octave répétée résonnante, motif rappelant les cloches, qui imprégnera toute l’œuvre. La musique revêt bientôt l’apparence d’une danse des Balkans.

Puisant son matériel musical dans une œuvre précédente à grand déploiement pour chœur du même titre,  » Kyrie  » transfère la pratique du rituel à la structure musicale. La soprano chante une séquence méditative d’expressions de plus en plus intenses du Kyrie eleison (Seigneur, prends pitié). À tour de rôle, s’ajoutent à la texture des mélismes au piano et aux cordes, tour à tour échos sans vibrato évoquant l’univers des cathédrales et échos de guitare dignes d’un club de nuit.

 » Odd World  » est le premier de trois mouvements uniquement instrumentaux de Constantinople. Construit sur une répétition des cloches évoquées par les octaves tintinnabulantes du premier mouvement, la musique explore rythmes angulaires et phrases de longueurs asymétriques, jusqu’au point où l’exceptionnel devienne la norme. Plusieurs traits distinctifs d’Hatzis, présents dans ses œuvres chorales et ses quatuors à cordes, se retrouvent dans ce mouvement mené par le rythme. Parmi ceux-ci, mentionnons les déferlements de crescendos subits lors de passages de gammes ascendants rapides, la contraction des intervalles par l’utilisation des microtons accompagnant un diminuendo et des énonciations explosives et fortissimo du thème.

En total contraste,  » Ah Kalleli  » nous plonge dans un univers de rêve qui conjugue voyage à travers le temps et l’espace. Un poème égyptien du XIIe siècle louant la beauté des nuages sert de tremplin au soliloque de Maryem Tollar avec sa voix transformée électroniquement. La ligne musicale est d’un musicien égyptien du XIXe siècle, Muhammad ‘Uthman, même si le mouvement s’achève sur une note soul et blues. Intercalés entre les solos vocaux, le trio présente des fragments de la mélodie et les traite de façon stylisée, plutôt lounge contemporain, fusant parfaitement le passé et le présent.

Avec  » Dance of the Dictators « , Hatzis démontre comment la manipulation d’une simple mélodie de deux mesures peut, avec une déconcertante facilité, adopter un tournant ironique. Le compositeur rapproche ce mouvement de sa propre adolescence sous la junte grecque, alors que le nationalisme culturel était préconisé mais qu’on dansait le tango. Il évoque aussi des images des danses métaphoriques qui accompagnaient le piquetage en réponse aux positions gouvernementales dans les mois précédant la guerre de 2003 en Iraq.

Le sixième et plus long mouvement,  » On Death and Dying « , met en opposition divers visages de la mort, tel ce poème byzantin décrivant les dernières heures du héros légendaire Vasilios Dighenis en début et en fin de mouvement. Hatzis transforme le poème en une ensorcelante chanson folklorique, semblable à celles de la Crête. Son refrain prend de l’ampleur alors que la soprano puis les trois instruments se joignent à la complainte. Au climax du mouvement, des bribes synthétisées du Requiem de Verdi sont entendues et la musique devient une évocation du Jour du jugement dernier latin, le Dies Irae. Le côté dramatique de la musique, qui unit les deux chanteurs dans leur confrontation des terreurs de la mort au milieu d’un paysage d’effets sonores, mène l’auditeur à une reprise sentie de la chanson folklorique. La musique entourant cette complainte en apparence spontanément  » trouvée  » fait écho à la réaction humaine en période de deuil au fil des âges, du son antique des violes aux sonorités plus contemporaines d’un groupe rock.

 » Old Photographs  » procure une détente de cette tension. Sa mélodie gentiment oscillante, plutôt introspective, se transforme graduellement en un tango des plus exubérants, dans un déploiement virtuose de la technique de la variation. Ce numéro instrumental est devenu la pièce du compositeur la plus jouée et a été arrangée pour d’autres combinaisons d’instruments.
Le dernier mouvement,  » Alleluiah « , débute par la reprise, la juxtaposition et la combinaison d’un certain nombre de thèmes musicaux. Le violoncelle commente la psalmodie du Christi Anesti, y intégrant d’autres notes  » tordues  » orientales, le thème rappelant les cloches du piano lui servant de contrepoint. Le violon glisse ensuite le thème angulaire, dansant du troisième mouvement. Le thème principal joyeux du mouvement est d’abord entendu au piano avant d’être repris par les deux chanteurs. L’optimisme du mouvement semble être mis en doute alors que la psalmodie de la pâque serbe réapparaît, avant d’être tissée musicalement dans l’essentiel message d’espoir soutenant l' » Alleluiah « . Alors que le violon présente le thème du pardon du Kyrie, la réflexion tranquille fait place à l’affirmation et à la confiance ancrée au cœur du compositeur de la nécessité d’aller de l’avant – lieu où toutes choses et tous thèmes sont considérés sur un même pied d’égalité.

Constantinople est une commande du Gryphon Trio, réalisée avec l’aide de Music Canada 2000 et de la Fondation Laidlaw. Remerciements particuliers à la famille de Michael R. Nickles, Sandra et Jim Pitblado et au Conseil des arts de l’Ontario pour le soutien apporté à cet enregistrement, au chanteur Lambros Vassiliou et au English Chamber Choir pour avoir accepté de partager leurs interprétations et à Roberto Occhipinti, Anthony Crea, Jeff Wolpert, Peter Moore et Julie Fournier pour l’énergie inépuisable avec laquelle ils ont mené à terme ce projet.

Constantinople – L’événement de théâtre multimedia

Avant d’amorcer le voyage de Constantinople, Christos Hatzis et les membres du Gryphon Trio avaient évoqué en esprit une œuvre qui mènerait la musique de chambre dans de nouvelles directions et serait présentée au public dans une présentation très éloignée de l’approche traditionnelle. Le Gryphon Trio était intrigué par la facilité avec laquelle le compositeur utilisait les sonorités musicales et les textures de diverses cultures du monde dans ses propres œuvres. Le compositeur et les membres du Gryphon Trio avaient de plus un intérêt commun à explorer les liens unissant la musique, le mouvement et l’imagerie visuelle avec des collaborateurs de d’autres disciplines artistiques.

Les lignes directrices de Constantinople ont commencé à prendre forme dans l’esprit d’Hatzis en 1998 et le Gryphon Trio créa l' » épine dorsale  » musicale de l’œuvre avec les chanteurs Jean Stilwell et Maryem Hussan Tollar en 2000 dans le cadre de la série Music TORONTO. Les réponses unanimement positives du public et de la critique face à cette nouvelle œuvre d’Hatzis ont fourni l’énergie nécessaire pour mener à terme ce projet et réaliser la présentation théâtrale multimédia de Constantinople quatre ans plus tard.

Créée en 2004 au Banff Festival of the Arts, la production théâtrale multimédia de Constantinople était produite par le Gryphon Trio en partenariat avec le Banff Centre, Music Toronto et Tapestry New Opera Works avec une aide additionnelle au niveau de la production de la part d’Ex Machina. Parmi l’équipe d’artistes responsables de la création des éléments théâtraux de l’œuvre, mentionnons John Murrell (conseiller au script), Jacques Collin, Lionel Arnould (design des projections visuelles), Bernard White (design de l’éclairage et de la scénographie), Marie-Josée Chartier (direction et chorégraphie), Heather MacCrimmon (design des costumes), Caroline Hollway (gérant de production) et Anthony Crea (son).

© Keith Horner, 2006.
Traduction: Lucie Renaud

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Gryphon Trio
AN 6 1043
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