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AN 2 9894-6

Violoncelle de Haydn à Bernstein (3CD)

Date de sortie 28 août 2007
Numéro de l'album AN 2 9894-6
Periodes Hors période
Genres Orchestre de chambre

Informations sur l'album

Yuli Turovsky: Du violoncelle à la direction d’orchestre, Des hasards de la vie aux nécessités du coeur

« Tout ce qui existe est le fruit du hasard et de la nécessité. »
? Démocrite

« L’homme sait enfin qu’il est seul dans l’immensité indifférente de l’univers d’où il a émergé par hasard. Non plus que son destin, son devoir n’est écrit nulle part. A lui de choisir entre le royaume et les ténèbres. »
? Jacques Monod, Le hasard et la nécessité

Lorsqu’on demande à Yuli Turovsky  » pourquoi le violoncelle ? « , il répond  » par hasard « . Et il ajoute du même souffle que tout ce qui lui est arrivé par la suite est aussi, en grande partie, dû aux hasards de la vie. Comme déjà dans la Grèce Antique le philosophe Démocrite l’avait noté, tout ce qui existe est certes le fruit du hasard… mais c’est aussi le fruit de la nécessité. Si le choix du violoncelle a pu être, au départ, le résultat d’un concours de circonstances où la volonté du premier intéressé eut peu à voir, ce que ce dernier devait accomplir par la suite avec cet instrument relève cependant plus des nécessités du coeur, de la capacité à saisir l’instant qui passe, l’occasion qui pourrait ne plus se représenter. C’est le sens du fameux  » Carpe diem « ,  » Cueille le jour « , locution latine tirée d’un poème d’Horace. C’est ce qu’on appelle forger son propre destin.

Né dans l’ancienne URSS le 7 juin 1939, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, le jeune Yuli venait d’atteindre l’âge de commencer son primaire lorsqu’au lendemain de la guerre, en 1946, la musique fit irruption de manière inattendue dans sa vie. Son père était avocat et la famille vivait tout près de l’École centrale de musique de Moscou, une école primaire et secondaire réputée pour sa forte concentration en musique. Un jour, une professeur de piano vint consulter son père pour un problème juridique. S’étant rapidement liée avec les parents, elle leur demanda dans quelle école ils comptaient inscrire leur fils, s’ils avaient envisagé l’école de musique juste à côté. Pour voir si le jeune Yuli avait de bonnes aptitudes musicales, elle lui demanda de rechanter après elle quelques mélodies et exercices de rythme. Les résultats furent assez convaincants pour qu’elle le prenne en charge et le prépare à son admission. Au moment de choisir un instrument, un membre de l’équipe professorale suggéra le violoncelle. Lorsque Yuli lui demanda :  » Pourquoi le violoncelle ? « , le professeur répondit :  » Tu l’as écrit sur le front !  » Ainsi fut scellé le destin de Yuli Turovsky.

À la fin de ses études secondaires, il est admis en 1957 au Conservatoire de Moscou, dans la classe de Galina Kozolupova, pédagogue réputée dont la prestance impériale, se souvient Turovsky, lui faisait penser à La Grande Catherine. À la fin du premier cycle, en 1962, Yuli est accepté au niveau supérieur dit  » Aspirantura  » et obtient en 1965 l’équivalent d’un doctorat. En 1969, il remporte le premier prix au Concours national de violoncelle de l’U.R.S.S. ; l’année suivante, il décroche le deuxième prix au Concours international  » Printemps de Prague « . À la même époque, il devient l’adjoint de son illustre professeur au conservatoire tout en commençant à enseigner aux plus jeunes dans son ancienne école. Plus déterminant encore, il obtient le poste de violoncelle solo du célèbre Orchestre de chambre de Moscou dirigé par le légendaire Rudolf Barshaï. À cela s’ajoutent de nombreux récitals avec, entre autres, des amis de conservatoire comme le violoniste Vladimir Spivakov (qui venait, en 1969, de remporter le premier prix du Concours international de musique de Montréal). Entre cours et répétitions, concerts et récitals, les moments pour travailler seul son instrument se font plus rares. Il profite de la moindre occasion et, en tournée avec l’Orchestre de chambre de Moscou, il lui arrivait parfois de le faire dans l’autobus.

Mais, sous le régime communiste, rappelle-t-il, les tensions de la vie quotidienne étaient telles que, même si l’on ne pouvait se faire à l’idée de quitter sa patrie, arrivait un moment où, pour certains, il devenait plus difficile de rester que de partir, lorsque rester silencieux, se tenir à l’écart, ne vivre que pour la musique, devenaient malgré tout suspects. Pour Yuli Turovsky et sa femme, elle aussi musicienne, violoniste et pédagogue de talent, ce seuil critique fut atteint en 1976.

Pourquoi le Canada ? Pourquoi Montréal ? Le hasard, répond à nouveau Turovsky. À cette époque, le monde était pour lui divisé en deux : la Russie et le reste, une grande nébuleuse plus ou moins différenciée. Si les Turovsky choisissent Montréal, c’est qu’au cours d’un enregistrement en Russie, Yuli avait fait la connaissance d’une soprano canadienne d’origine russe qui vivait à l’époque à Montréal avec son mari violoniste. Plusieurs mélomanes montréalais se souviendront sans doute avec nostalgie de Gaelyne et Taras Gabora. Lorsqu’ils apprennent que les Turovsky ont quitté l’U.R.S.S., ils les incitent à venir les rejoindre.

Sitôt installé à Montréal, Yuli reprend contact avec deux compatriotes, eux aussi musiciens nouvellement émigrés. Il s’agissait du violoniste Rostislav Dubinsky et de sa femme, la pianiste Luba Edlina. Dubinsky avait été jusque-là le premier violon et l’âme du célèbre Quatuor Borodine qu’il avait fondé quelque 30 ans plus tôt en 1946, l’année où, à sept ans, Yuli découvrait la musique et le violoncelle. Avant d’entreprendre leurs procédures d’émigration, ils avaient discuté de la possibilité d’entreprendre quelque chose ensemble une fois passé à l’Ouest. Ils se retrouvent à New York, dans l’appartement de leur agent, où ils travaillent avec acharnement à monter une première série de quatre programmes comprenant chacun trois trios pour piano, violon et violoncelle.

C’est ainsi que fut lancé en 1976 le Trio Borodine avec lequel le violoncelliste devait enregistrer sur étiquette Chandos pratiquement tout le répertoire standard de trio (et même des œuvres moins connues mais qu’ils jugeaient dignes d’intérêt), en plus de donner des centaines de concerts à travers le monde. Il commence d’autre part à être invité comme soliste par de grands orchestres, ce qui lui permet de s’épanouir aussi dans le genre du concerto, et il forme de plus avec sa femme le Duo Turovsky.

À cette intense carrière d’interprète s’ajoute celle de pédagogue. De 1977 à 1985, il enseigne au Conservatoire de musique de Montréal et, depuis 1981, à la faculté de musique de l’Université de Montréal. En 1983, il constate que les élèves dignes de faire profession, que lui et sa femme ont formé depuis leur arrivée à Montréal six ans plus tôt, étaient assez nombreux pour former un orchestre de musique de chambre. Un vieux rêve revient alors le hanter : fonder et diriger un petit ensemble de cordes comme celui dans lequel il avait joué sous la direction de Barshaï jusqu’à son départ pour l’Ouest. Plusieurs autour de lui croient la chose utopique dans le contexte; il y a selon eux déjà trop d’ensembles et de sociétés de musique de chambre à Montréal. Mais (est-ce encore le hasard ou plutôt la détermination de l’homme ?) Yuli Turovsky réussit à intéresser la Société Radio-Canada. Il propose de faire avec ses élèves un enregistrement des Concerti grossi, op. 6, de Haendel. Le directeur des émissions musicales de la défunte Chaîne Culturelle, Jacques Bertrand, trouve l’idée séduisante. Peu de temps après, Turovsky fait entendre le résultat aux responsables de Chandos, la compagnie de disques britannique pour laquelle le Trio Borodine enregistrait. Emballés, ils lui proposent illico de faire une première série de trois enregistrements. À cet ensemble qui n’avait pas encore donné de concert, il fallait donc trouver un nom. Yuli choisit  » I Musici de Montréal « , en hommage au célèbre ensemble italien I Musici di Roma qu’il avait toujours admiré.

I Musici de Montréal donne son premier concert le 8 novembre 1984, alors que le premier enregistrement arrive, par envoi aérien express, sur les tablettes des disquaires. Une première tournée américaine et une première saison montréalaise suivent dans l’année. En peu de temps, l’ensemble devient l’un des plus actifs au Canada. En 1993, Yuli Turovsky se voit obligé de laisser le Trio Borodine pour s’y consacrer entièrement. Alors qu’il approche de son 25e anniversaire, I Musici de Montréal compte plus d’une quarantaine d’enregistrements et donne plus de 100 concerts par an à travers le monde. Et l’aventure continue…

Ce qui fait l’originalité d’un style est souvent la somme de plusieurs influences. Certains artistes refusent de les reconnaître ; pour d’autres, comme Yuli Turovsky, savoir d’où l’on vient, pouvoir nommer avec précision ce qu’un professeur ou un collègue a pu nous apporter, est plutôt un signe de maturité. À ce sujet, la boutade de Picasso qu’il cite de mémoire lui a toujours plus :  » Si je peux voler quelque chose à quelqu’un, je le vole !  »

Au-delà de la solide formation de base reçue au conservatoire de Kozolupova, Turovsky retient trois influences majeures de collègues en cours de carrière. Sous la direction de Barshaï, il découvrit la spécificité sonore de chaque centimètre de l’archet, comment l’archet est, pour le violoniste ou le violoncelliste, sa palette de couleurs. La science de l’archet qu’avait Barshaï était d’une précision mathématique, se souvient Turovsky, mais paradoxalement, cette science n’oubliait jamais le but visé : l’émotion. Pour développer la cohésion du jeu d’ensemble, Barshaï avait aussi développé des techniques inusitées que Yuli Turovsky utilise encore en répétition avec ses I Musici. Barshaï demandait parfois à ses musiciens de jouer un certain passage en maintenant l’archet au-dessus des cordes, autrement dit de jouer en silence, en se concentrant sur les mouvements d’archet et sur la conscience des autres autour de soi en harmonisation ses mouvements avec les leurs. Avec Spivakov, son ami de conservatoire, Turovsky apprit à questionner le poids émotionnel de chaque note, à faire en sorte que  » chaque note parle « . Auprès de Dubinsky,  » maître de la compréhension de la forme « , il développa non seulement son sens de l’analyse, mais une faculté de s’imprégner de la structure formelle des œuvres.
Tous ces éléments ont contribué à forger tout autant le style du violoncelliste Yuli Turovsky que celui de son ensemble I Musici de Montréal.

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Le présent coffret en offre une belle illustration en réunissant les principales œuvres pour violoncelle et orchestre de chambre que le virtuose et son orchestre ont, au fil des ans, enregistrées ensemble. On y retrouve, d’une part, des concertos baroques et classiques, soit originalement conçus soit transcrits, comme cela se faisait souvent au 18e siècle, pour le violoncelle. D’autre part, un choix diversifié d’œuvres modernes illustrent aussi l’ouverture d’esprit et l’esprit de recherche qui, dès les débuts de l’ensemble, ont caractérisé la démarche artistique du chef et de ses musiciens. Et ces choix ressemblent moins aux fruits du hasard, qu’aux résultats d’une volonté peu commune qui, cherchant à aller toujours plus loin, a su, des hasards de la vie, faire œuvre d’une absolue nécessité.

© Guy Marchand

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