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AN 2 9115

Graupner: Noël à Darmstadt: Musique instrumentale et vocale, vol.3

Compositeurs
Date de sortie 16 novembre 2004
Numéro de l'album AN 2 9115
Periodes Baroque

Informations sur l'album

« Son intelligence pénétrante de toutes les composantes de la science musicale et en particulier sa force en musique religieuse, domaine dans lequel il n’avait guère d’égal, lui assurent une réputation immortelle de même que les grandes qualités de son cœur feront que ceux qui l’ont connu ne l’oublieront jamais. »
Hamburger Relations-Courier (journal hambourgeois), 29 mai 1760; chronique de la mort de Graupner.

Selon Alberto Manguel, dans sa remarquable Histoire de la lecture (Actes Sud, 1998), tout lecteur — et j’en déduis donc que tout auditeur également — a besoin d’informations concernant la création du texte — de l’œuvre musicale —, son contexte historique, ses particularités de vocabulaire — d’écriture — et cette chose mystérieuse que saint Thomas appelait quem auctor intendit, c’est-à-dire l’intention de l’auteur — du compositeur. Bien sûr, tout auditeur peut trouver un sens à une musique sans ces connaissances. Mais c’est avec l’intention d’ébaucher le cadre d’une meilleure compréhension des cantates de Noël de Graupner que j’esquisse ici sommairement quelques-uns des aspects importants de son environnement culturel exceptionnel à Darmstadt, où l’activité musicale atteint son apogée pendant ses années de travail à cette cour (1707-1753).

La musique religieuse de Graupner

La musique d’église de Graupner représente près de 75 pour cent de sa production totale, soit un corpus titanesque de 1418 cantates. À la différence de la musique profane interprétée à la cour de Darmstadt, seule la musique religieuse du maître de chapelle et du vice-maître de chapelle était entendue à l’église du château les dimanches et les jours de fête. Il fallait donc composer et interpréter une nouvelle cantate pour chacune de ces occasions, ce que Graupner fit de façon ininterrompue de 1709 à 1753.

Graupner était une exception parmi les compositeurs baroques luthériens. Les cantors en effet, rejouaient régulièrement leurs œuvres ou utilisaient celles d’autres de leurs contemporains. Par contre, dès sa nomination en 1709, Graupner s’acquittera de cette tâche en alternance avec le maître de chapelle d’alors, Wolfgang Carl Briegel, jusqu’à la mort de ce dernier en 1712, puis en alternance avec Gottfried Grünewald, son ami et ancien collègue à Leipzig et à Hambourg, qui sera vice-maître de chapelle de la cour de Darmstadt de 1713 à sa mort en 1739.

Graupner s’occupera ensuite seul de la production religieuse de la cour jusqu’à ce qu’il devienne aveugle en 1753. De cette charge de travail exceptionnelle naîtra ce corpus tout aussi exceptionnel dont les partitions autographes sont aujourd’hui encore conservées à la bibliothèque du château de Darmstadt. De ce nombre, 55 relèvent de la fête de Noël.

Johann Conrad Lichtenberg (1689-1751): librettiste de Graupner

Lichtenberg fut théologien, pasteur, architecte et écrivain prolifique, excellant dans les textes de cantates. Il avait aussi des intérêts en mathématiques, en philosophie et surtout en astronomie. Il avait étudié à l’Université de Leipzig puis à celle de Halle en 1711, berceau et citadelle du piétisme. Le piétisme est un mouvement théologique luthérien dominant en Allemagne au milieu du XVIIIe siècle.

Ses caractéristiques sont l’introspection et la subjectivité en opposition avec l’hédonisme, ainsi qu’un dédain de la musique théâtrale. Graupner, tout comme J.S. Bach, a été attiré par les qualités dévotionnelles de ce mouvement. Kant, Schiller et Goethe ont tous été éduqués dans la tradition piétiste.

Durant son activité comme poète de la cour de Darmstadt, Lichtenberg écrivit 35 cycles de cantates, c’est-à-dire plus de 1500 textes. Il en composait quelquefois jusqu’à 12 dans une journée (cette fécondité n’est pas sans rapport avec celle de Graupner…) ! Ami de Graupner, Lichtenberg fut aussi son beau-frère: leurs épouses étaient sœurs. Les deux hommes travaillèrent en étroite collaboration et eurent une association fructueuse de 1719 à 1743. Le style littéraire religieux de Lichtenberg est similaire à celui du célèbre pasteur Erdmann Neumeister, qui écrivit des livres de cantates religieuses publiés dès 1704 et qui établit une forme utilisée dans l’Allemagne du XVIIIe siècle nommée « madrigalesque mixte » (voir ci-dessous). Lichtenberg est proche aussi de la pensée biblique et du symbolisme.

Tout comme Graupner qui montrera dans son style une transition entre le baroque et le pré-classicisme, Lichtenberg fait partie de la tradition littéraire du baroque tardif qui annoncera le romantisme naissant.

Luthéranisme, thèmes et textes religieux

La réforme musicale de Martin Luther fait de la cantate un sermon en musique. Les compositeurs qui veulent atteindre l’idéal de la Réforme se basent, à la manière des pasteurs, sur des figures rhétoriques qui mettent l’emphase sur des mots clés.

À part les textes reliés à la Nativité elle-même et à la joie de l’arrivée du Sauveur (Nun freut euch no 3), il y a peu de textes jubilatoires à Noël. On insiste plutôt sur le monde comme épreuve de la foi. S’y mêlent donc des textes joyeux et des textes de pénitence. Les formules montrant l’âme qui navigue seule dans la mer périlleuse de la vie et celle de la foi inébranlable comme un roc contre les assauts de Satan sont chères à l’esprit baroque et au piétisme. Lichtenberg les utilise fréquemment (Gedenket an den, récit no 4 mais aussi no 2 et airs no 3 et no 6) et elles apportent à un Graupner soucieux de la « peinture des mots » beaucoup de substance pour ses élaborations musicales. Cela est notable dans l’air no 6 de Gedenket an den (mesures 17 à 26) sur le mot bewegt (Mein Glaube ist auf Gott gegründet trutz dem, der diesen Grund bewegt; Ma foi est fondée sur Dieu, en dépit de celui qui attaque ce fondement).

Graupner peint les essais du monde à faire vaciller la foi en un long mélisme ascendant et descendant confié au ténor soutenu par le violon, à qui il confiera des notes répétées pendant les silences du ténor comme pour souligner l’attaque de Satan.

La cantate madrigalesque mixte: forme

Les « versets madrigalesques » sont introduits dans la cantate allemande luthérienne en 1704 par Neumeister. Les récits n’y sont plus rimés, contrairement aux arias et aux récits de l’opéra allemand. Neumeister y ajoute des versets de la Bible de même que le choral qui est caractéristique de la vieille cantate allemande. Cette forme de texte presque entièrement poétique est utilisée par Lichtenberg et constitue le stage final du développement de la cantate, composée de six ou sept pièces: une introduction venant d’un passage biblique; deux arias en forme da capo; un choral (un ou deux versets); et les récitatifs appropriés. En général, la première pièce, dont le texte relève de l’évangile du jour ou de l’épître, constitue le thème de la cantate et s’appelle souvent Dictum chez Graupner. Ce dictum est d’habitude composé comme un récit accompagné et confié à la voix de ténor.

Les récits et les chorals sont des exégèses narratives des passages bibliques et professent des vérités éternelles, énoncées à la troisième personne. Les arias sont des réactions personnelles aux vérités édictées, et sont à la première personne. En groupant le récit et l’aria, le chanteur se trouve donc à avoir le double rôle de proclamer la leçon (récit) et d’en fournir la réaction morale (air). Cette façon est la préférée de Lichtenberg. Il l’utilise dans le récit et l’air de Nun freut euch (no 2 et no 3). Les chorals sont d’une grande importance pour Graupner. Tel qu’il l’explique dans son Livre de choral (1728), il importe avant tout que la mélodie du choral soit clairement entendue. Il harmonise donc la mélodie homophoniquement à 3 voix (Gedencket an den) ou à 4 voix (Machet die Tore weit et Wie schön), ou la confie simplement à la voix soliste (Nun freut euch). Une partie instrumentale indépendante, presque toujours confiée au(x) violon(s), y est superposée. C’est dans cette structure que Graupner est le plus conventionnel, mais il s’y sent tout de même assez à l’aise pour développer à l’occasion un discours moderne ou galant, qu’il réserve à la partie instrumentale. C’est le cas du choral d’ouverture de Nun freut euch.

Remarques sur l’interprétation et le choix d’œuvres du présent enregistrement

J’ai choisi de présenter au début de ce disque un choral, Wie schön leuchtet der Morgenstern, extrait d’une cantate écrite pour la Pentecôte, pour renforcer l’esprit de Noël puisque cette mélodie de choral est en effet traditionnellement associée à la fête de la Nativité. Selon les critères historiques d’interprétation, le renforcement de la mélodie du choral par la doublure d’un instrument à vent est usuelle.

Vous entendrez donc le cornet de l’orgue dans le Wie schön et la flûte à bec dans le choral de la cantate Machet die Tore weit. Bien qu’elle n’ait jamais été jouée à Noël à Darmstadt, l’Ouverture pour flûte à bec est présentée ici car la sonorité de cet instrument est typiquement associée à la fête de Noël.

© Geneviève Soly, mars 2004

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