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FL 2 3146

Satie, Ravel: Gymnopédies, Préludes, Jeux d'eau

Compositeurs
Interprètes
Date de sortie 07 novembre 2000
Numéro de l'album FL 2 3146
Periodes XXe siècle
Genres Piano

Informations sur l'album

La relation qui a existé entre Érik Satie et Maurice Ravel est un exemple de l’extraordinaire foyer de création artistique qu’était Paris au début du XXe siècle. Ces deux artistes se sont influencés à une époque où la vie musicale était tissée de passions et de jeux de pouvoir, d’amitiés et de rivalités, d’inspiration et d’innovation.

Dans le Montmartre des années 1890, Satie est un jeune homme dans la vingtaine qui mène une vie de bohème. Individu excentrique, d’une sensibilité sans inhibitions, il est peu connu et sans le sou, gagnant sa vie comme pianiste de cabaret. C’est à cette époque que son cheminement spirituel l’amène à fonder sa propre religion et qu’il compose ses premières œuvres, dont les obsédantes et mystiques Gymnopédies et Gnossiennes.

À la même époque, Maurice Ravel, brillant pianiste alors âgé de quatorze ans, évolue dans un milieu aisé en poursuivant ses études au Conservatoire. Un jour, en fouillant dans le rayon des partitions chez les éditeurs Durand et Lerolle, il remarque quelques-unes des compositions de Satie alors éditées. Fasciné par ces pièces, il demande à son père, Joseph Ravel, un ingénieur et inventeur aux idées progressistes, de lui présenter Satie. La rencontre aura lieu au café Nouvelle Athènes.

L’audace ainsi que l’esprit vif et pénétrant de Satie ont tôt fait de créer une forte impression sur Ravel. On comprendra aisément que les excentricités et les excès du bohème qu’est Satie, combinés à ses élans mystiques, allaient fasciner le jeune garçon issu d’un milieu plus respectueux des conventions. Ravel présenta donc les Sarabandes et les Gymnopédies de Satie aux membres de sa classe d’harmonie, au Conservatoire. Curieusement, les étudiants accueillirent ces œuvres avec beaucoup plus d’enthousiasme que ne le firent les professeurs.

Plus tard au cours de sa vie, Ravel allait parler de l’influence spirituelle que Satie avait exercée sur lui. Au cours d’une conférence donnée à la Rice University (Texas) en 1928, il décrivit ainsi son ami et collègue: « Son esprit en était un de véritable inventeur. Il était un grand expérimentateur. D’une façon à la fois simple et ingénieuse, Satie indiquait la route à suivre puis, sitôt qu’un autre musicien l’avait empruntée, Satie changeait son cap et ouvrait sans hésitation la voie à de nouveaux champs d’investigation. Il devint ainsi l’inspirateur d’innombrables tendances avant-gardistes. »

L’admiration que lui portait le jeune Ravel laissait Satie à la fois ému et perplexe. À son frère, il confiait ceci: « Ravel est un Prix de Rome de grand talent, un autre Debussy, mais en plus frappant. Il m’assure — à chacune de nos rencontres — qu’il me doit beaucoup. S’il le dit. » À une autre occasion, Satie ajouta: « Je dois avouer ma honte — de ne pas l’avoir cru capable de reconnaître publiquement qu’il me doit beaucoup. J’en ai été très touché. »

En 1910, la Société Musicale Indépendante (SMI) est formée, Ravel étant du nombre de ses membres fondateurs. Sous sa gouverne, de nouvelles œuvres de compositeurs vivants sont interprétées dans une atmosphère cordiale et propice aux échanges passionnés. En 1911, Ravel organise un concert consacré aux œuvres de Satie. À cette occasion, Ravel lui-même interprète la Sarabande no 2 (dont il est le dédicataire), la Gymnopédie no 3, ainsi qu’un prélude extrait du Fils des Étoiles, qu’il allait orchestrer par la suite. Satie, toujours aussi imprévisible, n’assista pas au concert.

Avec l’intense foisonnement que connurent les théories esthétiques au début des années 1900, et alors même que les notions de « vrai » chemin à suivre pour la musique et l’art dans le monde moderne suscitaient moult passions et dissensions, les routes empruntées par Satie et Ravel commencèrent à diverger. L’intérêt croissant de Satie pour le mouvement Dada et le cercle de Jean Cocteau ainsi que ses préoccupations esthétiques s’orientèrent dans une direction désormais incompatible avec celle de Ravel.

En 1919, Satie écrit: « J’aime profondément Ravel, mais son art me laisse froid. » L’admiration de Ravel pour Satie, toutefois, ne se démentira pas. Il lui dédie le dernier des Trois poèmes de Stéphane Mallarmé et ajoute la dédicace suivante sur une partition de Ma Mère l’Oye: « pour Érik Satie, grand-père des Entretiens de la Belle et la Bête, et autres. Hommage affectueux rendu par un disciple. »

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Les Valses nobles et sentimentales ont été créées lors d’un concert spécial présenté par la SMI au cours duquel l’identité des compositeurs était gardée secrète, le public étant invité, après l’audition des œuvres, à voter pour déterminer qui en étaient les auteurs. Curieusement, pour les Valses, les votes se sont répartis entre Ravel, Satie et Kodaly. Au sujet de son œuvre, comportant sept valses et un épilogue, Ravel déclarait: « Le titre Valses nobles et sentimentales révèle de façon explicite mon intention de composer une série de valses dans l’esprit de Schubert ». Cette œuvre magique aux extraordinaires chatoiements et aux rythmes irrésistibles porte en exergue une citation de Henri de Régnier: « Le plaisir délicieux et toujours nouveau d’une occupation inutile ». Les Valses furent ensuite orchestrées par Ravel, et chorégraphiées pour un ballet intitulé Adélaïde, ou le langage des fleurs.

Certains ont vu dans les Trois Valses distinguées du précieux dégoûté une réplique humoristique de Satie au concert spécial de la SMI. D’autres ont même avancé l’idée qu’elles seraient une parodie de Ravel lui-même, bien connu pour son élégance vestimentaire et ses bonnes manières. On dit qu’il emporta avec lui plus de 50 chemises lorsqu’il fit sa tournée en Amérique en 1927. Mais une autre possibilité subsiste, à savoir que le « dégoûté » du titre serait l’expression de la dérision de Satie à son propre endroit. Il fut une époque où il était le propriétaire d’une douzaine d’habits de velours, acquis grâce à un héritage, et qui lui valurent le surnom d' »homme de velours ». Satie, toutefois, n’avait rien d’un modèle d’élégance. Sa tenue et son comportement étaient bizarres et d’une excentricité délibérée. Il porta bien un monocle; c’est d’ailleurs le thème de sa deuxième valse, Son Binocle, dont la partition comporte un commentaire verbal surréaliste, sorte de poésie absurde qui se marie délicieusement bien à la musique. Chaque valse est également précédée de citations de Cicéron, de La Bruyère et de Caton. Ces valses sont de véritables bijoux de raffinement et d’humour.

Jeux d’eau est un exemple saisissant de l’esthétique à la fois luxuriante, sensuelle, évocatrice et débordante de jeunesse de Ravel. Le titre fait allusion à une œuvre de Franz Liszt, les Jeux d’eau à la Villa d’Este (1883). Les deux œuvres sont virtuoses dans leur exploitation des ressources du piano. En exergue, Ravel inscrit une citation du poète Henri de Régnier: « Dieu fluvial riant de l’eau qui le chatouille », et en fait lui-même la description suivante: « inspirée par le bouillonnement de l’eau et par les sonorités musicales des fontaines, des chutes d’eaux et des ruisseaux ». L’œuvre porte la dédicace: « à mon maître adoré, Gabriel Fauré ».

Le style dépouillé et hypnotique des Gymnopédies et des Gnossiennes les distingue radicalement de celui de Ravel. Les titres font référence au monde de la Grèce antique. Gymnopédie désigne une fête de l’Antiquité au cours de laquelle de jeunes garçons nus dansaient, en hommage à des guerriers morts au combat. Satie a déclaré avoir trouvé l’inspiration pour ces pièces à la lecture de Salammbô, situé par son auteur Flaubert dans l’ancienne Carthage.

Le titre Gnossienne, pour sa part, fait référence au palais de Minos à Cnossos. Les allusions au plain-chant et l’atmosphère mystique de ces deux œuvres témoignent de la fascination de Satie pour les sujets médiévaux et gothiques. En outre, les Gnossiennes laissent poindre des relents slaves et orientaux. Cela pourrait être dû à l’impact qu’eut l’Exposition Universelle de 1889 sur les musiciens français, qui se trouvèrent alors exposés à des styles musicaux exotiques, jusqu’alors inconnus. Ces pièces sont regroupées par trois, en accord avec l’intérêt marqué du compositeur pour le symbole de la Trinité. Satie décrivait sa méthode de composition de la façon suivante: « Avant de composer une œuvre, j’en fais le tour à plusieurs reprises, en ma propre compagnie. »

Alborada del gracioso signifie « danse matinale du bouffon » — alborada étant l’opposé de serenata, ou danse du soir. L’énergie, la joie débordante et les images vivement colorées de l’Espagne baignent cette œuvre de Ravel qui fourmille de sonorités de guitare virtuose, de chants inspirés par le flamenco et de rythmes incisifs. La pièce fait partie de la suite intitulée Miroirs, composée en 1904-1905. La passion innée du compositeur pour la culture espagnole s’explique aisément par ses ascendants. En effet, sa mère était d’origine basque, et sa relation avec elle a constitué le lien émotionnel le plus profond de toute son existence. C’est par elle qu’il a découvert la langue, le folklore et les mélodies de l’Espagne.

Les Cinq Nocturnes forment la dernière œuvre que Satie ait écrite pour le piano. Ce sont de douces et pures arabesques mélodiques, enluminées à la manière de Chopin et tracées au-dessus d’un accompagnement tout en ondulations. À la fin d’une vie marquée par l’humour et le surréalisme, Satie renouait avec la simplicité et le dépouillement.

© Francine Kay
Traduction: Marc Hyland

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AN 6 1012
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