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FL 2 3044

Glazunov, Scriabin: 12 Études op.8, Sonate no.6 op.62, Sonate no.1 en si bémol mineur op.74

Interprètes
Date de sortie 03 janvier 1970
Numéro de l'album FL 2 3044
Periodes Contemporaine
Genres Piano et autres claviers

Informations sur l'album

Bien que la musique de ce disque ait été composée entre 1895 et 1911, elle semble émaner d’univers totalement différents. C’est en effet au cours de ces années-là qu’on a connu des changements majeurs tant en politique et en science qu’en culture. La révolution sanglante de 1905 en Russie, la théorie de la relativité, la parution de L’interprétation des rêves de Freud et les premières pièces atonales de Schönberg (grand admirateur de Scriabine) ne sont que quelques-unes des manifestations de ces changements.

Si les Douze études, opus 8 que Scriabine a composées en 1895 sont encore garantes du passé et, bien qu’on y décèle suffisamment de la personnalité sombre et dérangeante de Scriabine pour qu’il soit impossible de les confondre avec des pièces de Chopin, harmoniquement, elles nous ramènent quand même à son époque. Par ailleurs, sa sixième sonate pour piano, opus 62, composée en 1911, prend une toute autre direction. Elle est sans équivoque un produit du XXe siècle, débordante d’indices précurseurs et d’ambiguïtés mystiques, ses harmonies à peine tonales.

De son côté, la sonate en si bémol mineur, opus 74 de Glazounov, bien qu’écrite au XXe siècle (1901), a plus d’affinités avec l’époque précédente, combinant le sérieux du propos et une discipline formelle comparable à celle de Brahms, et la puissance de sa virtuosité rappelle davantage Tchaïkovski ou Liszt. La différence de caractère qu’il y avait entre Scriabine et Glazounov n’avait d’égale que la différence de leurs personnalités. Ils n’avaient pour ainsi dire en commun que leur prénom, Aleksandr. Glazounov faisait partie de l’élite nantie de Russie dont il était le compositeur le plus respecté et le plus influent du tournant du siècle.

Glazounov est né sept ans avant Scriabine et lui a survécu vingt et un ans. Au cours de sa brève carrière, le style de Scriabine a changé plus que celui de n’importe quel autre compositeur. Après ses premières œuvres, il a mis de côté le passé pour se consacrer à la re-cherche d’une expression artistique aux limites de l’hallucination et du tourment. Plus qu’un compositeur, il se voyait comme le chef de file, élu pour réaliser le salut de l’humanité.  » Je suis le créateur d’un nouveau monde. Je suis Dieu « , aurait-il dit un jour. Sa vie privée, comme sa musique, était totalement désordonnée et il vivait sans cesse au seuil de la pauvreté.

Les amateurs de musique étaient radicalement divisés à l’endroit de ses créations; ils l’adulaient ou le détestaient. Ainsi, Arensky, le célèbre compositeur, écrivit-il :  » Les dissonances s’accumulent sans la moindre pensée pour les soutenir. Je ne comprends pas que Liadov consente à diriger une telle pourriture.  » Les poètes symbolistes étaient plus réceptifs; Balmont écrivit :  » Scriabine est le chant de la lune qui descend… Le cri d’une âme à une autre… Une illumination chantante de l’air, dans lequel il est lui-même l’enfant prisonnier des dieux.  »

La première des Études commence avec une douceur plaintive, qui se transforme dans la deuxième en une hardiesse hautement expressive, employant une juxtaposition de groupes rythmiques de 5 contre 3 et 5 contre 4; cette discordance rythmique est d’ailleurs devenue une des principales caractéristiques de l’œuvre de Scriabine. La troisième, après un début sinistre, refrène ses passions, tentant même de les dissimuler dans la partie du milieu, chaude et tendre, avant de s’abandonner vers la fin.

La quatrième étude est d’une douceur charmante, agréablement embellie et gracieuse. La suivante est héroïque, allant et venant sans hésitation à même son registre. Si la sixième étude présente des cascades absolument charmantes — presque naïves — de sixtes qui ne sont troublantes que pour le pianiste, la septième est angoissante pour l’auditeur également. Les ombres fugitives de la main gauche créent une tension nerveuse qui s’efface brièvement au milieu, faisant montre du style tout à fait personnel et sans cesse en évolution de Scriabine.

La huitième exsude d’harmonies parfumées mais, ici, l’emphase est mise sur la fluidité de la mélodie, particulièrement au milieu. La neuvième est l’une des plus audacieuses et des plus dramatiques. Mais plusieurs des pièces les plus passionnées de Scriabine, comme celle-ci, semblent s’évaporer et se terminent en douceur, ce que certaines éditions ont malheureusement altéré.

La dixième combine un charme inoffensif et deux difficultés diaboliques: alors que la main droite batifole sur des doubles notes, la main gauche l’accompagne avec des sauts extravagants. Dans la suivante on revient à une étude mélodique, pleine de la funèbre douleur slave, préparant l’éclatement passionné de la dernière, la plus célèbre étude de ce groupe. L’audace de ses écarts et l’abandon sauvage qu’on y trouve en font une fin splendide pour cette suite, aussi belle que diversifiée.

On raconte que Scriabine avait peur de la Sixième Sonate, opus 62; c’est la seule qu’il n’a jamais jouée. Pour bien comprendre les humeurs et les intentions qu’elle contient, il faut lire les instructions inusitées, presque chorégraphiques, écrites sur la partition; on rapporte que le compositeur parlait à ses amis tout en leur jouant ses dernières compositions, employant les mêmes images: mystérieux, concentré; étrange, ailé (en référence au motif principal); souffle mystérieux; onde caressante; le rêve prend forme – clarté, douceur, pureté; ailé, tourbillonnant; appel mystérieux; de plus en plus entraînant, avec enchantement; épanouissement de forces mystérieuses; effondrement subit; l’épouvante surgit, elle se mêle à la danse délirante; voilà des mots qui nous confirment le désir brûlant qu’a cette musique de nous faire connaître des transes surnaturelles.

Alors que Scriabine a composé surtout pour le piano (à part environ une demi-douzaine de remarquables pièces symphoniques), Glazounov a composé plus de cinquante pièces pour orchestre et seulement deux sonates pour piano, deux concertos, quelques suites, valses et autres pièces. Ces quelques œuvres, toutefois, font montre d’un remarquable sens pianistique que la Sonate en si bémol mineur représente particulièrement bien. Dans les limites de ce langage conservateur, bien qu’imaginatif et d’un romantisme émouvant, il utilise une approche très personnelle du contrepoint. Le premier mouvement forme un contraste exquis, menaçant la qualité de l’idée principale avec l’arrivée de la douce mélodie du deuxième thème. Le mouvement lent ressemble d’abord à une rêverie sur un thème extrêmement simple, dont l’effet principal est créé par des embellissements pianistiques. On pourrait le trouver trop doucereux si ce n’était des séquences passionnées du déve-loppement, plus sévère. En finale, la joie pianistique éclate, exubérante et extatique, même dans la partie du milieu plus contemplative et expressive.

© Anton Kuerti, 1995

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AN 2 9785
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