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FL 2 3047

Musique russe pour piano

Interprètes
Date de sortie 01 janvier 1995
Numéro de l'album FL 2 3047
Genres Piano

Informations sur l'album

À l’exception des Saisons, les nombreuses œuvres pour piano de Tchaïkovski sont largement inconnues, éclipsées, semble-t-il, par l’extraordinaire succès de ses symphonies, opéras et ballets. Mises à part quelques rares exécutions dignes de mention, comme celles de Sviatoslav Richter, la Grande sonate en sol, op. 37, est surtout jouée comme pièce imposée par les concurrents du Concours Tchaïkovski de Moscou — un état de choses qui favorise plutôt le ressentiment que la sympathie.

Il y a des faiblesses monumentales dans cette imposante sonate: les accords ampoulés et fracassants du premier mouvement, menaçant de transgresser la frontière entre le sensationnel et le pénible, et certaines transitions étonnamment faibles, particulièrement celle qui mène au second thème, dans la récapitulation, et qui prend fin de façon tout à fait inopportune et embarrassante. Dans le thème du deuxième mouvement, les notes plaintives répétées se révèlent être une imposition laborieuse sur les ressources du pianiste en ce qui a trait à la variété sonore, et seraient plus efficaces au hautbois; la fraîcheur et la vitalité nouvelles du finale peuvent facilement s’effriter si la conviction et l’enthousiasme de l’interprète se mettent à fléchir en cours de route. Mais si l’auditeur, tel un touriste devant un site magnifique, aveuglé par le soleil, peut voiler ces imperfections, il en sera récompensé par la vision d’un panorama étincelant, plein d’émotion, de gloire et d’expression profonde.

L’ardente et brillante couleur de la séquence en sol mineur du thème principal du premier mouvement, au moment où celle-ci s’élève avec abandon; la plainte obsédante du second thème et l’ornementation subséquente avec ses motifs arpégés inspirés; le déchaînement du développement avec ses sauts d’accords et d’octaves; la tendresse pittoresque de la bouillante section médiane de l’andante; la joie de vivre à la fois rythmée et sauvage du splendide Scherzo et sa partie centrale, fluide et d’une douce simplicité; les tourbillonnantes et chatoyantes bourrasques du finale entremêlées d’airs d’une mélancolie toute slave: voilà seulement quelques-uns des points saillants de cette œuvre épique et exquise, au plan pianistique. À l’instar de Tchaïkovski, Glazounov et Liadov sont davantage connus par leurs œuvres symphoniques que par leurs œuvres pour piano.

La monumentale production de Glazounov, avec plus de 50 œuvres orchestrales, mérite qu’on s’y attarde beaucoup plus qu’on ne le fait; mais même à cela, ses œuvres pour orchestre sont beaucoup plus connues que ses deux excellentes sonates pour piano, ses concertos et autres œuvres pour piano. Parmi celles-ci, nulle n’est plus brillante par son charme harmonique et ses traits de bravoure d’une ironie masquée que la Grande valse de concert, op. 41. Il est étonnant de constater qu’un compositeur qui n’a jamais vécu à Vienne ait pu exprimer avec autant de succès la magie, la grâce et l’entrain de la valse.

A l’opposé, Liadov n’a créé que peu d’œuvres; mais toutes démontrent un métier exceptionnel et une touchante sensibilité poétique. Même s’il est évident qu’il est redevable à Chopin, il y a dans ses compositions une sympathique originalité d’expression et une exceptionnelle variété de climats.

Parmi les morceaux figurant sur le présent disque, l’Intermezzo est une pièce de genre rythmée qui, à l’intérieur de son contexte schumannesque, arrive à mettre en œuvre d’audacieuses et poignantes harmonies. Le brillant contrepoint de la Gigue nous rappelle certains épisodes joyeux chez Mendelssohn; l’Étude et la Mazurka pourrait facilement être du Chopin — mais non pas du Chopin de deuxième ordre. Toutefois, le Prélude est peut-être le morceau le plus personnel et expressif de ces pièces, avec sa mélodie qui se déploie lentement, s’élevant et s’abaissant avec une imagination pianistique inspirée.

Peu de compositeurs ont modifié leur style de façon aussi radicale au long de leur carrière que Alexandre Scriabine, dont les principaux rivaux, à cet égard, sont Fauré et Schönberg.
On peut à peine croire que les aimables et brillants études et préludes à la Chopin du début des années 1890 soient issus de la plume du même compositeur qui allait écrire des œuvres si troublantes et quasi atonales, seulement 20 ans plus tard.

Les œuvres gravées sur le présent disque débutent au milieu de cette évolution, avec la Sonate no. 4 en fa dièse majeur, écrite en 1903. À ce moment-là, les inimitables caractéristiques personnelles de Scriabine avaient rompu presque tous les liens qui l’unissaient à Chopin; mais une certaine douceur romantique attardée plane encore. Il y a une tendresse presque étouffante et une dose extravagante de coloration pianistique dans l’introduction légèrement langoureuse de l’andante.

La fascination de Scriabine pour les harmonies de quartes superposées et les groupements rythmiques irréguliers et contrastés est déjà très visible ici, bien que très atténuée, comparée à ses œuvres futures. Le Prestissimo volando bondit haletant et nerveux vers son sommet extatique; le courant sous-jacent d’impatience, avec ses petits groupes de deux et cinq notes se pourchassant l’un l’autre, est tout aussi présent dans les nombreux passages extrêmement doux que dans les moments de bravoure. Le point culminant ramène lui-même le thème isolé, délicieusement murmuré et délicat de l’andante, pour ensuite vibrer en pleine lumière au-dessus des accords délirants répétés et dont la montée fiévreuse amène l’œuvre à sa conclusion frénétique.

Un autre monde s’ouvre avec les Études, op. 65 et les Préludes, op. 74, tous deux écrits 12 ans après la Sonate no. 4. Le climat est devenu abstrait, introspectif et surnaturel; des éclairs de pénétration intérieure se précipitent vers nous et se dissolvent avant que nous ayons pu les saisir. La musique nous touche dans une tentative désespérée mais passagère, cherchant rapidement à partager quelque mystère profond et douloureux. Des images intenses, obsédantes tiraillent nos sens au point où la musique semble souvent dégager une odeur distincte.

Rien d’étonnant que cette musique puisse contrarier autant que captiver et cela souvent simultanément, comme une drogue qui à la fois attire l’usager et lui répugne. Chaque étude exploite un intervalle. La première a l’audace d’utiliser de vives et fulgurantes neuvièmes comme s’il s’agissait d’octaves, alors que la deuxième est un péan langoureux à l’aristocratie de la septième. La troisième fabrique un tissu serré de quintes entrecroisées, accompagné de petits éclats de deux et de trois notes, qui se transforme presque en un faux-bourdon régulier, alors que la première explosion s’élève majestueusement vers le ciel. Quand l’idée principale réapparaît, elle adopte les éclats nerveux qui n’avaient jusqu’alors servi qu’à l’accompagnement. Les cinq Préludes op. 74 sont la dernière œuvre de Scriabine. Chacun est très court mais intensément chargé de sentiment — le désespoir et l’agitation dominent. Les préludes correspondant aux chiffres pairs offrent des moments plus tranquillles, mais sont également troublants dans leur interrogation profondément méditative.

© 1990 Anton Kuerti
Traduction: Gilles Potvin)

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À propos

AN 2 2011
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