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FL 2 3011

Brahms: Sonate en fa mineur, op.5 & Deux Rhapsodies, op.79

Compositeurs
Interprètes
Date de sortie 17 août 1995
Numéro de l'album FL 2 3011
Periodes Romantique
Genres Piano

Informations sur l'album

Tout comme Mozart huit décennies plus tôt, Brahms a étudié le violon et le violoncelle avant même d’aller à l’école. Son père, musicien professionnel, lui servit de professeur. Également comme Mozart, le piano fascina « Hannes » la première fois qu’il l’entendit et devint son instrument de prédilection — comme ce fut le cas pour Beethoven, Mendelssohn, Chopin, Liszt et bien d’autres. Toutefois, par la suite, la vie de Wolfgang Amadeus « de Salzbourg » et celle de Johannes « de Hambourg » empruntèrent des chemins différents jusqu’à ce qu’ils immigrent à Vienne, où ils moururent à cent ans d’intervalle.

Les parents de Brahms, Johan Jakob Brahms et sa femme Christiane, vécurent avec leurs enfants dans la pauvreté, dans le Gengviertel, un quartier sordide de Hambourg. Malgré la situation précaire de sa famille, « Hannes » fut admis à l’école privée à l’âge de six ans. Il y apprit à lire le français et l’anglais mais ne fut jamais capable de les parler! Ses talents musicaux s’étaient manifestés bien avant et ses parents l’encouragèrent dans ce sens.

À l’âge de sept ans, ils lui payèrent des cours et, trois ans plus tard, le garçon fut confié à Edouard Marxsen, un consciencieux compositeur et pédagogue local dont l’influence sur Brahms dura toute sa vie. Bien que sa première impression n’ait pas été très bonne, Marxsen découvrit petit à petit tout le potentiel de son jeune élève et entreprit de le former en harmonie, contrepoint, théorie, transposition et, plus en profondeur, il lui enseigna à apprécier l’héritage baroque et classique allemand. À l’âge de dix ans, Johannes donna, privément, son premier concert mais ne joua pas en public avant l’âge de quinze ans. La misère dans laquelle vivait sa famille le força alors à jouer non seulement le soir, mais souvent la nuit dans les bars et les bordels du célèbre port de Hambourg.

En 1849, Brahms fit la connaissance d’Eduard Reményi, un violoniste hongrois, son aîné de trois ans. Ede Reményi était exilé en Allemagne après avoir fui les révolutions d’Europe centrale en 1848. En 1849, il s’associa à Brahms et, ensemble, ils firent des tournées jusqu’en 1853. Non seulement Reményi insuffla-t-il chez son jeune collègue une fascination pour la musique « hongroise » (en réalité « verbunk » danse popularisée par les tziganes), mais il le présenta au déjà célèbre violoniste, Joseph Joachim, un peu plus âgé que lui. Quand, après Weimar, Reményi et Brahms se séparèrent à la suite de leur célèbre rencontre avec Liszt, dont la musique avait laissé Brahms indifférent, Joachim expédia son nouvel ami à Düsserldorf. Là, le 30 septembre 1853, Brahms se présenta chez Schumann; c’est cette visite qui incita Schumann à reprendre la plume pour la première fois en dix ans.

Dans un article, son dernier, pour la parution de novembre du Neue Zeitschrift für Musik, il salua en Brahms « un jeune homme béni des Grâces et des Héros… un homme qui allait déployer son talent non pas graduellement mais, comme Athéna, en surgissant, en armes, de la tête de Zeus ». À la fin de l’année, Brahms, alors âgé de vingt ans, était célèbre partout où l’on lisait ou parlait allemand. La maison Breitkopf Härtel publia ses œuvres de jeunesse; Senff en fit autant. En 1860, il fit la connaissance de Fritz Simrock qui dorénavant allait le publier en exclusivité.

On ne connaît à peu près rien des pièces composées par Brahms pendant ses années d’études; il en a détruit tous les vestiges avant sa mort, de même que des ébauches d’œuvres ultérieures et une grande partie de sa correspondance. La première pièce ayant survécu est un Scherzo pour piano en mi bémol mineur, opus 4, publiée par Senff en 1854. Cette pièce sans date a probablement été composée en 1851. Bien qu’on puisse détecter les influences de Chopin et de Schumann sur le style du jeune compositeur de dix-huit ans, la musique de Brahms est déjà étonnamment sienne. Et c’est encore davantage le cas dans les pièces pour piano de 1852, qu’il composa pendant son association avec Reményi, entre autres la Sonate pour piano en fa dièse mineur, no 2, opus 2 au catalogue B H et portant l’une des nombreuses dédicaces à Clara Schumann; aussi, le mouvement lent de la Sonate pour piano en do majeur, publiée hors séquence, no 1, opus 1 (dédicacée à Joachim); et, par conjecture, le second mouvement (Andante espressivo) et le quatrième (Intermezzo: Rückblick Andante molto) de la Sonate en fa mineur, sa troisième, la plus importante et la dernière, opus 5 chez Senff, publiée en 1854 et dédicacée à la comtesse Ida von Hohenthal de Leipzig, qui l’avait reçu chez elle et avait accepté d’engager Fritz, le plus jeune frère de Brahms, pour enseigner la musique à ses enfants. Les trois autres mouvements de l’opus 1, ainsi que des parties supplémentaires de l’opus 5, ont été terminés au printemps de 1853, avant Düsserldorf mais après Weimar.

L’opus 5 ne sera toutefois pas terminé avant l’automne 1853 — à Düsserldorf, et peut-être même à Hanovre où Brahms se rendit par la suite pour rendre compte à Joachim de sa visite à Schumann. La fin de l’année recelait pour Brahms le voyage à Leipzig où allaient avoir lieu les premières publiques des opus 1 et 2 dont il remit en personne les manuscrits aux bureaux de Breitkopf Härtel. Dans l’auditoire de cette première, au Gewandhaus, on pouvait voir à la fois Liszt et Berlioz qui émirent des éloges, particulièrement magnanimes de la part de Liszt, sans rancune à l’effet que Brahms avait refusé son invitation à se joindre à un groupe s’intéressant à la nouvelle musique allemande.

Même si elle ne représente pas tout à fait le point culminant de la première période de création de Brahms, la Sonate en fa mineur n’en constitue pas moins l’apogée de son œuvre pianistique. En longueur, elle surpasse la Sonate en si mineur de Liszt, composée aussi en 1852-1853, mais sans autre analogie. Non seulement à cette époque-là mais aussi plus tard, Brahms a composé une musique formidablement difficile, pour un compositeur dont les mains étaient petites et les doigts osseux de l’avis de Florence May, l’élève anglaise de Clara Schumann, qui publia une biographie de Brahms en 1905, texte de cette époque qui décrit le mieux Brahms.

Dans l’opus 5, Brahms s’éloigna de la structure habituelle de la sonate (telle que Beethoven l’a laissée à Schubert et aux légions qui ont suivi) par l’emploi d’une architecture de l’œuvre en cinq mouvements, avec un intermezzo méditatif entre le Scherzo du troisième mouvement et le Rondo final. Mais plus encore, le thème principal de ce mouvement supplémentaire découle du thème d’ouverture de ce mouvement lent « officiel », même si celui-ci est en do mineur alors que l’Intermezzo est en si bémol mineur. Brahms a sous-titré cet Intermezzo « Regard en arrière » et en a souligné l’introspection au moyen d’un roulement sourd de tambour dans le registre grave.

Les cinq mouvements de la Sonate en fa mineur commencent tous en rythmes binaires ou ternaires qui, loin d’être utilisés de façon monotone tout au long des presque quarante minutes que dure la sonate, sont enjolivés par une variété infinie de rythmes et de surprises harmoniques. Même si cette pièce semble descendre directement de l’héritage de Beethoven (on pense à la Cinquième Symphonie et plus particulièrement à la sonate Hammerklavier), la voix de Brahms se fait entendre d’entrée de jeu jusqu’à la fin.

On nous a habitué à croire que Mendelssohn, Mahler et Mozart sont des cas uniques de précocité stylistique dans l’histoire de la musique occidentale. On oublie toutefois que Brahms a composé sa trilogie de sonates pour piano alors qu’il avait entre 18 et 20 ans, en se servant d’un style qu’il a utilisé au cours des quatre décennies suivantes, en fait, jusqu’à la fin de ses jours.

La Sonate en fa mineur débute par un Allegro Maestoso en rythme ternaire, construit sur le mo-dèle de la forme-sonate. Tout au long du mouvement, un motif rythmique « triolet-noire » se fait entendre, rappelant le motif d’ouverture de la Cinquième Symphonie de Beethoven sans la copier intégralement; que Brahms introduise ce motif en do mineur ne peut être que simple coïncidence. Après la brusque extension du thème principal, embellissant essentiellement deux accords massifs, un second thème, con espressione en la bémol majeur, suit et se révèle la métamorphose du thème principal.

Après la reprise de l’exposition, le développement volcanique du thème principal est interrompu par un tout nouveau thème en clef de fa, indiqué dans la partition quasi cello, espressivo. Par la suite, le développement reprend et se termine, amenant la récapitulation et la Coda, un choral monumental indiqué Più animato. L’Andante espressivo qui suit (la bémol majeur; en 2/4) est précédé par ces trois vers du poète Sternau:

Der Abend dämmert, das Mondnacht scheint, Da sind zwei Herzen in Liebe vereint, Und halten sich selig umfangen.

Le jour tombe, la lune brille, Deux cœurs découvrent l’amour, Enlacés dans la béatitude.

C’est un mouvement plus lent sans être conventionnellement lent; après tout, andante veut dire « marcher » en italien. Le thème principal de ce mouvement est composé d’une descente de tierce à partir de mi bémol, suivie d’un trille a tempo sur le do central qui retourne la phrase au mi bémol du début par intervalles irréguliers. Le second thème débute ben cantando avec une série de rythmes pointés accompagnés par une suite de double-croches staccato. Il nous amène à une section ravissante en ré bémol majeur (aussert leise und zart), en mesure 3/8. Une Coda en ré bémol majeur, après le retour du thème principal, introduit, à l’aide de la bémols répétés à la basse, un nouveau thème sublime, qui se développe lentement de ppp à un sommet passionné fff. Le mouvement se termine par une phrase en suspens, suivie de neuf accords arpégés.

Le Scherzo, Allegro energico, est une sorte de valse diabolique en fa mineur (si Liszt avait été Allemand au lieu d’être Austro-hongrois…), suivi d’un trio en ré bémol en forme de choral, joué legato. Le scherzo est ensuite répété verbatim. L’Intermezzo discuté auparavant dans ces notes suit, en si bémol mineur, accompagné d’un roulement sourd à la basse, de caractère funèbre, rappelant le motif du premier mouvement et mené par un thème mélancolique dérivé du deuxième mouvement. Vient ensuite, sans pause, le Finale, un rondo modifié en mesure 6/8, qui débute Allegro Moderato, ma rubato, dans un caractère sévère, le ton de fa mineur étouffant l’effet enjoué du rythme. Un thème en fa majeur suit, basé sur un motif personnel de Joachim. Le thème en fa mineur est repris pianissimo pour être développé sur une basse rythmique faite de ré bémols répétés dans le registre grave. Un nouveau sujet en ré bémol, écrit à la manière d’un hymne, arrive ensuite: c’est la section C de ce rondo irrégulier dont le second thème n’est jamais répété. Il se développe en canon avec le thème principal en fa mineur dont l’écriture a été allégée, conduisant à une Coda très rapide en fa majeur se terminant par une reprise grandiose du thème principal.

Les Rhapsodies, opus 79 sont ses principales pièces pour piano seul de 1871 à 1893, sans qu’elles rivalisent en taille avec ses trois remarquables sonates composées avant que Brahms ne soit légalement un adulte. Toutefois, les Rhapsodies sont de même nature malgré leur concision, extrêmement passionnée sans retenue ni répit: la passion, même diluée par trente ans de vie adulte.

Depuis seize ans, il vivait à Vienne (il ne pardonna jamais à Hambourg le peu d’égards qu’elle eut pour lui quand on lui refusa le poste de chef de l’orchestre philharmonique pour l’accorder plutôt à un ténor populaire). En fait, sans le savoir, Hambourg fit à Brahms une faveur, puisque Vienne était depuis un siècle, et encore à ce moment-là, la capitale musicale incontestée d’Europe. Le 7 mai 1863, l’auguste Singakademie en fit son nouveau directeur; concurremment, il commença à donner des leçons de piano, non pas pour l’argent mais par bonté pour ceux qui le lui demandaient.

Elisabet von Stockhausen fut l’une de ses premières élèves. Née en 1847, elle était la fille d’un diplomate qui avait étudié avec Chopin et Alkan. Son mariage subséquent avec un compositeur et chef d’orchestre d’ascendence franco-viennoise, Heinrich Picot von Herzogenberg, la força à déménager à Leipzig sans que l’amitié du couple et de Brahms n’en souffrit. Il appréciait les manières jeunes d’Elisabet, sa cuisine remarquable, la critique scrupuleuse qu’elle faisait de sa musique et sa hardiesse câline. Cette camaraderie — entretenue principalement par écrit jusqu’à la mort prématurée de « Liedel » en 1892 — fut toutefois si tendre qu’elle entraîna de fréquentes et méprisantes scènes de jalousie de la part de Clara Schumann. C’est à cette femme singulière et après y avoir longuement réfléchi, que Brahms dédicaça les Rhapsodies, opus 79.

Presque tous ceux qui ont écrit à leur sujet (à commencer par Elisabet elle-même) ont remarqué l’alliance en apparence contradictoire d’une musique à structure aussi formelle (sonate) à ce qu’on appelle rhapsodie. Toutefois, quand Brahms les a présentées pour la première fois à Krefeld le 20 juin 1880, il inscrivit la première simplement comme Capriccio (Presto agitato) et la seconde Molto passionato. Sur le plan formel, la première est plus près de la sonate-rondo dont le deuxième thème revient, à mi-chemin, en si majeur, créant ainsi une partie médiane. La deuxième ne contient pas de telle ambiguité — elle est strictement une sonate (exposition, développement et reprise), mais harmoniquement plus libre, voire audacieuse, comme si elle refusait de s’engager en sol mineur avant le développement.

Dans son excellent Brahms (publié en 1990, chez J.M. Dent / Schirmer), Malcolm MacDonald caractérise la musique pour piano solo de l’opus 76 à l’opus 119 de « miniatures philosophiques ». De son côté, Ivor Key dans son ouvrage — plus profond mais moins complet — Johannes Brahms (publié en 1989, chez Christopher Helm / Amadeus Press), va droit au but quand il écrit que les Rhapsodies, opus 79 « déploient une grande passion où la retenue n’a pas sa place ». Brahms les a composées en villégiature, à Pörtschach, sur le lac Wörth, en Carinthie, une province d’Autriche, où il passa les étés de 1877, 1878 et 1879.

En 1880, il alla plutôt à Ischl où il retourna, à compter de 1889, tous les étés jusqu’à sa mort. C’est pourtant Pörtschach qui lui avait inspiré la Deuxième symphonie et le Concerto pour violon, ainsi que presque tout l’opus 76 et toutes les pièces pour piano de l’opus 79. Malheureusement, la venue de hordes de touristes estivaux cessèrent de convenir au goût et au confort de Brahms.

© Roger Dettmer
Traduction: Danielle Lachance

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AN 6 1037
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