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AN 2 9980

Liszt: Années de pèlerinage - Suisse

Compositeurs
Interprètes
Date de sortie 30 mars 2010
Numéro de l'album AN 2 9980
Periodes Romantique
Genres Piano

Informations sur l'album

Suite à une prodigieuse série de récital, le pianiste André Laplante nous livre l’oeuvre ayant tant marqué le public et la critique: le premier cahier des Années de pèlerinage (Suisse) de Franz Liszt.

Années de Pèlerinage – Suisse

« Ayant parcouru en ces temps bien des pays nouveaux, bien des sites divers, bien des lieux consacrés par l’histoire et la poésie; ayant senti que les aspects de la nature et les scènes qui s’y rattachaient ne passaient pas devant mes yeux comme de vaines images, mais qu’elles remuaient dans mon âme des émotions profondes, qu’il s’établissait entre elles et moi une relation vague mais immédiate, un rapport indéfini mais réel, une communication inexplicable mais certaine, j’ai essayé de rendre en musique quelques-unes de mes sensations les plus fortes, de mes plus vives perceptions. » (Franz Liszt, dans sa préface aux Années de pèlerinage)

Comme plusieurs œuvres pour piano publiées par Franz Liszt dans les années 1850, les Années de pèlerinage se veulent essentiellement relecture de matériau antérieur. Ainsi, le premier recueil, «Suisse » est, pour l’essentiel, tiré de son Album du voyageur, composé lors du séjour que Liszt effectua en Suisse avec Marie d’Agoult (exception faite d’Églogue, parue séparément, et Orage, écrite pour être intégrée à la version définitive du cycle).

La rencontre en 1832 entre le jeune Franz et Marie, son aînée de six ans, épouse raisonnable, mère de deux enfants, auteure connue sous le nom de Daniel Stern, se révélera fulgurante. Personne ne sortira indemne de cette collision entre « la personne la plus extraordinaire que j’eusse jamais vue » comme Marie évoquera le virtuose dans ses Mémoires et celle qui se décrivait elle-même comme « six pouces de neige sur vingt pieds de lave ». « Nos entretiens furent dès le commencement très sérieux et, comme d’un mutuel accord, exempts de banalité. Sans hésitation, sans effort, par la pente naturelle de notre esprit, nous en vînmes tout de suite aux sujets élevés, qui seuls avaient pour nous de l’attrait. … Childe Harold, Manfred, Werther, Obermann, tous les révolutionnaires superbes et désespérés de la poésie romantique étaient les compagnons de ces insomnies. Avec eux il s’exaltait dans un fier dédain des conventions, il frémissait comme eux sous le joug détesté des aristocraties qui n’avaient pas pour fondement le génie ou la vertu; il ne voulait plus de soumission, plus de résignation, mais une sainte haine, implacable et vengeresse de toutes les iniquités. »

Membres à part entière de la bonne société parisienne, les deux amants usent de mille artifices pour dissimuler leur liaison. Ainsi, en 1834, ils passent plus de la moitié de l’année séparés. La mort tragique de la fille aînée de Marie, en décembre, précipitera des retrouvailles saturées d’émotion. En juin 1835, Marie tourne le dos à une vie aisée, abandonne sa petite Claire et s’enfuit avec Franz en Suisse, où naîtra en décembre Blandine. Liszt se détourne progressivement de son quotidien de concertiste, se met à l’enseignement et rédige son Album du voyageur, en référence aux fameuses Lettres de George Sand, amie proche du couple. Quand, au début des années 1850, il retravaille le tout, le titre se mue en Années de pèlerinage, en référence à la suite des Années d’apprentissage de Wilhelm Meister de Goethe.

Si ce journal intime musical semble s’inspirer des paysages helvètes, il transcende la simple description, comme si la musique ne pouvait susciter d’émotions puissantes que si la contemplation de merveilles naturelles conviait des souvenirs littéraires de pages aimées de Schiller, Byron ou Senancour, citées en exergue de chaque tableau. Cette coloration poétique qui s’appose à l’impression visuelle ressentie permet de transmettre sensations et sentiments, dans un langage audacieux, dégagé de contraintes. L’harmonie y est manipulée de façon intuitive et démontre une richesse que bien peu de compositeurs de l’époque auront maîtrisée avec une telle aisance. La transmission de ces multiples couches de langage exige de la part de l’interprète non seulement une technique exceptionnelle, mais surtout une invention et une profondeur qui ne sauraient jamais être unidimensionnelles.

Hommage au héros national suisse, précédé de la devise « Un pour tous – tous pour un », Chapelle de Guillaume Tell propose, en ouverture de cycle, un traitement hymnique du matériau, avant que des évocations de cor des Alpes ne se déversent dans des octaves et accords puissants.
Au lac de Wallenstadt, écrit peu après l’arrivée en Suisse de Liszt, tout en finesse et en troublante innocence, rappelle certaines pages de Schubert. Marie note dans ses Mémoires : « Les bords du lac de Wallenstadt nous retinrent longtemps. Franz y composa pour moi une mélancolique harmonie, imitative du soupir des flots et de la cadence des avirons, que je n’ai jamais pu entendre sans pleurer. »

Toute en simplicité, Pastorale mène vers une deuxième étude aquatique, dans la même tonalité de la bémol, Au bord d’une source. À l’élégance subtile elle dresse un portrait complexe du miroitement de l’eau et annonce certains des Préludes de Debussy. Liszt y cite Schiller : « Dans la fraîcheur bruissante s’éveillent les jeux de la jeune nature.»

Rappelant aussi bien sa Malédiction pour piano et orchestre que le thème de la «Révolutionnaire » de Chopin, Orage décrit admirablement les excès d’une nature en pleine furie. Octaves impétueuses et passages redoutables en doubles tierces portent indéniablement le sceau du virtuose. En filigrane, des vers de Byron : « Mais où, ô tempêtes, est le dessein? / Êtes-vous comme celles en le sein humain? / Ou trouvez-vous, finalement, comme les aigles, quelque nid élevé? »

Vallée d’Obermann, la plus vaste pièce du corpus, s’avère également la plus sublime. Inspirée d’Obermann de Senancour, roman français dont l’action se déroule en Suisse, lu, relu et annoté avec ferveur par les deux amants, cette page aux harmonies particulièrement osées anticipe par moments les bouleversements causés par Wagner. Liszt y cite encore une fois Byron, mais aussi Senancour : « Que veux-je? Que suis-je? Que demander à la nature? », vers qui semblent résumer l’essence même du cycle.

Délicat chant de berger qui s’oppose à l’intensité menaçante de Vallée d’Obermann, Églogue se veut transition vers Le mal du pays, sur un thème folklorique suisse, dans laquelle le cor entendu au tout début du cycle fait un retour presque nostalgique.

Le recueil s’achève sur Les cloches de Genève, exquis hommage célèbrant la naissance de Blandine, introduit par deux vers de Byron : « Je vis non en moi-même, mais je deviens / Une portion de ce qui m’entoure », dans lequel un tendre carillon s’anime peu à peu, jusqu’à un climax passionné, avant que le recueil ne s’éteigne en un lointain rappel des cloches.

Périple extérieur aussi bien qu’intérieur, le premier des cahiers des Années de pèlerinage semble ancrée dans un monde de sensations terrestres et se veut un jeu de correspondances, entre deux êtres qui se sont profondément aimés, mais aussi entre paysages et poètes chéris. Elle assure surtout une cohérence remarquable vers l’univers, presque exclusivement littéraire, de la deuxième année et celui, religieux et spirituel, de la troisième.

© Lucie Renaud

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À propos

AN 2 9770-5
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