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AN 2 9924

Chausson, Duparc: Poème de l'amour et de la mer

Date de sortie 16 octobre 2007
Numéro de l'album AN 2 9924
Periodes Romantique
Genres Musique vocale

Informations sur l'album

Henri Duparc et la mélodie française

Les quelques rares airs pour voix et piano d’Henri Duparc sont considérés par plusieurs comme l’un des sommets de la mélodie française et cet album veut lui rendre hommage. Pour ce faire, avant de poser son choix sur dix de ses mélodies, le baryton Jean-François Lapointe a eu l’excellente idée d’ouvrir ce programme par Poème de l’amour et de la mer, diptyque pour voix et orchestre qu’Ernest Chausson avait dédié à son ami Duparc, mais présenté ici dans sa version, rarement enregistrée, pour voix et piano.

La mélodie française et le wagnérisme

Dans des Souvenirs publiés par la Revue musicale en 1922, Gabriel Fauré (1845-1924) a peut-être le mieux saisi ce qui distingue la mélodie française du lied allemand, dont elle est pour ainsi dire la sœur cadette :  » Peut-être étonnerai-je si je disais combien peut s’enrichir une nature musicale au contact fréquent des maîtres des XVIe et XVIIe siècles, et quelles ressources peuvent naître de l’étude et de la pratique du chant grégorien. Oserait-on affirmer que telle ligne mélodique, telles trouvailles harmoniques d’apparition récente, n’ont point leurs racines dans un passé dont nous nous croyons si éloignés et si dégagés?  »

Mais, en ce qui concerne les deux compositeurs réunis ici, une autre influence majeure devait peser lourd dans la balance : le fabuleux monde des opéras de Richard Wagner. À l’époque où Chausson et Duparc sont à l’âge de se lancer en carrière, le rayonnement du wagnérisme est tel qu’il aura probablement contribué tout autant à stimuler leur imagination qu’à nourrir un doute chronique quant à l’originalité de leur propre talent. Mais ce doute était peut-être le prix à payer pour parvenir aux joyaux finement ciselés qu’ils ont tout de même achevés.

Ernest Chausson

Mort prématurément avant la cinquantaine, Ernest Chausson (1855-1899) manifesta très tôt des dons exceptionnels tout autant en littérature et en art qu’en musique. Ayant finalement opté pour la musique, il fit ses études au Conservatoire de Paris avec, entre autres, Massenet et Franck. En 1879, à 24 ans, il se rend à Munich voir le cycle complet de L’Anneau du Nibelung, trois ans seulement après sa création à Bayreuth. L’année suivante, il y retourne pour Tristan et Isolde. En 1882, il assiste à Bayreuth même à la première de Parsifal et, dès l’été suivant, y retourne en voyage de noces pour revoir ce qui était devenu le dernier opéra de Wagner, le compositeur étant mort à Venise l’hiver précédent.

À son premier retour de Bayreuth en 1882, Chausson s’était lancé dans la composition d’une œuvre pour voix et orchestre dans le but manifeste d’explorer les nouvelles perspectives qu’ouvrait le drame musical wagnérien. Ce sera le Poème de l’amour et de la mer, ample diptyque, séparé par un interlude symphonique, regroupant sous deux titres,  » La fleur des eaux  » et  » La mort de l’amour « , des fragments de divers poèmes de son ami Maurice Bouchor, extraits de son recueil intitulé Poèmes de l’amour et de la mer (au pluriel).

Mais les doutes quant à sa propre valeur comme compositeur et un souci de perfection frisant l’obsession devaient reporter l’achèvement de l’œuvre en 1893. Cette longue décennie fut probablement nécessaire non pas tant pour assimiler les influences du maître que pour ensuite s’en dégager. Si on retrouve bien dans ce  » poème  » les principes wagnériens de leitmotiv, de mélodie continue et de forme cyclique, l’orchestration y est cependant beaucoup moins massive, d’un raffinement et d’une transparence qui annoncent Debussy.

La création à Paris, en avril 1893, fut précédée d’une présentation de la version pour voix et piano à Bruxelles, le 21 février, par le ténor Désiré Demest et le compositeur lui-même au piano.

Lorsqu’en 1882, Chausson s’attaque à ce vaste poème, il venait de terminer son premier cycle de mélodies, dont sont extraites la Sérénade italienne et Le Colibri. Le souci d’une ligne mélodique bien ciselée soutenue par d’élégantes harmonies et une sensibilité plus encline à l’expression d’idées fines que de profonds sentiments trahissent ici l’influence de son premier maître, Massenet, qui fut d’ailleurs subjugué par la qualité du travail de son élève.

Henri Duparc

Henri Duparc (1848-1933) vint au monde sept ans avant son ami Chausson ; il mourut 33 ans après lui, à l’âge vénérable de 85 ans. Il ne laissa qu’une poignée d’œuvres, une sensibilité extrême et la maladie l’ayant forcé à abandonner relativement tôt la composition. L’essentiel de son œuvre est constitué d’un groupe de 17 mélodies écrites entre 1868 et 1884, l’une des réussites les plus originales du genre.

Alors qu’il était encore élève dans les classes de César Franck, son professeur et ses camarades pressentaient déjà en lui le mélodiste d’exception. En 1869, à 21 ans, Duparc publia son premier recueil, dont sont tirées trois des mélodies retenues ici : Chanson Triste, Soupir et Sérénade.

Selon son ami et poète Francis Jammes, avec Chanson triste, le jeune Henri  » signe ses fiançailles  » et s’il la dédie au frère de l’heureuse élue, ce serait là, note Rémi Stricker ,  » le geste pudique d’un jeune amoureux d’alors, bien élevé « . La mélodie est soutenue tout du long au piano par un perpetuum mobile arpégé qui n’est pas sans faire penser au premier prélude du Clavier bien tempéré de J.S. Bach, mais dont le parcours harmonique aurait été repensé par un romantique comme Schumann.

L’accompagnement de Soupir est lui aussi entièrement construit sur un seul motif modulé, non sans quelques pauses, ad libitum. Mais plus descriptif, il suggère les soupirs du  » soupirant  » qui dut pendant un certain temps, comme le confia lui-même Duparc, renoncer à voir sa belle pour prouver à ses propres parents que ses sentiments n’étaient pas volages.

Quant à Sérénade, il s’agit d’un charmant exercice de style dont le but semble avoir été de contrebalancer par sa gaîté la mélancolie des deux mélodies précédentes.

C’est à l’automne de 1870, pendant la guerre Franco-allemande, que Duparc mit en musique L’Invitation au voyage, comme si le célèbre poème de Baudelaire l’avait  » invité « , pour fuir la dure réalité, à partir avec lui en musique, merveilleuse façon de  » voyager  » lorsque les circonstances nous forcent à rester où l’on est.  » Ainsi tout, dans la mise en œuvre sonore, met-il l’accent sur l’invitation plutôt que le voyage, note Stricker. L’oscillation (de l’accompagnement) figure à tous les niveaux le sujet immobile, malgré les mouvements de ses rêves.  »

Duparc revenait justement de voyage, ayant passé l’été 1870 à Weimar pour les célébrations du centenaire de Beethoven présidées par Franz Liszt. Il eut aussi l’occasion d’y entendre plusieurs opéras de Wagner, qu’il avait découvert l’été précédent à Munich. Une amie de Liszt et de Wagner nota dans son journal qu’elle avait rencontré  » une Madame Duparc et son fils, enthousiaste de Wagner et qui étudie la composition.  » La passion wagnérienne devait s’avérer plus que passagère.

Dès le retour, il était peut-être trop tôt pour que L’Invitation au voyage n’en porte véritablement la marque, d’autant plus que la France entrait en guerre avec l’Allemagne. Mais, dans les deux mélodies de 1874, Extase et Élégie, les harmonies et le chromatisme sinueux en sont profondément imprégnés, leur caractère contemplatif s’inscrivant sans conteste dans la sphère de Tristan. Et en 1879, trois ans après la création de la Tétralogie à Bayreuth, par son caractère d’abord intempestif, puis plaintif, Le Manoir de Rosemonde, tel un écho, résonne des états contradictoires, de colère et d’abattement, par lesquels passe Wotan dans La Walkyrie.

En 1882, l’année où Parsifal est créé à Bayreuth, Duparc semble, dans Phydilé, vouloir se dégager de son influence. Pour chacun des trois moments du jour (matin, midi et soir) évoqués par les quelques strophes qu’il a retenues d’un poème à l’origine beaucoup plus long, il conçoit une atmosphère spécifique, chacune préfigurant plus que la précédente l’impressionnisme d’un Debussy. Et, entre chacun de ces moments, revient comme un refrain une berceuse à l’image de la nymphe endormie, Phydilé, que rien ne semble pouvoir éveiller avant que le jour ne soit tombé.

L’année suivante, 1883, celle de la mort de Wagner, Duparc revient à lui en composant Testament, sa mélodie la plus véhémente. Pris au second degré, texte et musique résonnent comme le cri désespéré du disciple subjugué devant la disparition du maître dont la musique l’avait tant séduit :  » Toute ma vie s’est tarie aux clairs midis de ta beauté (…). Tes yeux m’ont brûlé jusqu’à l’âme, comme des soleils sans merci !  »

Une année passe encore et suit La vie antérieure, émouvante dernière mélodie de Duparc, sur un sonnet de Baudelaire évoquant le voluptueux souvenir d’un paradis perdu. Le compositeur savait déjà que la maladie l’amènerait bientôt, trop tôt, à devoir quitter celui où il avait trouvé refuge… le paradis de la musique.

© Guy Marchand

 » C’est pour les rares amis seuls (plusieurs même inconnus) que j’ai écrit mes mélodies sans aucun souci d’applaudissement ou de notoriété. Bien que courtes, elles sont (et c’est leur seul mérite) le fond de moi-même, et c’est du fond du cœur que je remercie ceux qui l’ont compris. C’est à leur âme que s’adresse mon âme : tout le reste m’est indifférent. « 
? Henri Duparc

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