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AN 2 9922

Verlaine: Poètes maudits dans la mélodie française

Date de sortie 06 mars 2007
Numéro de l'album AN 2 9922
Periodes Romantique
Genres Musique vocale

Informations sur l'album

Les poètes maudits… C’est le titre que Verlaine donna en 1884 à un essai consacré à quelques confrères dont il admirait le style. L’expression devait à tout jamais marquer au fer rouge les symbolistes français de la fin du XIXe siècle. Leurs œuvres devinrent rapidement une source importante d’inspiration pour les compositeurs qui, dans leur foulée, menèrent la mélodie française à son apogée. D’où l’heureuse idée du baryton Jean-François Lapointe d’une collection d’albums mettant à tour de rôle en valeur l’un de ces  » poètes maudits « .

***

À tout seigneur, tout honneur, le premier album de cette collection revenait à celui qui, non seulement sut traduire en une formule saisissante l’esprit de sa génération, mais s’est aussi trouvé à l’incarner, dans sa vie comme dans son œuvre, de manière emblématique.

Écartelé par des pulsions contradictoires, Paul Verlaine (1844-1896) trouva très tôt réconfort dans la poésie et l’alcool et, malgré une vie des plus chaotique, il ne cessa de publier des recueils, plus d’une vingtaine, qui en font aujourd’hui l’une des figures dominantes de la poésie française.

À la fin de son baccalauréat en 1862, il comptait bien à 18 ans entreprendre des études de droit pour assurer son avenir. Mais il les abandonne rapidement, aspiré par la vie de bohème que mène la faune artistique qu’il commence alors à fréquenter dans les salons et les cafés. En 1866, il fait à 22 ans une double entrée remarquée sur la scène littéraire. Sept de ses poèmes sont d’abord publiés dans un recueil collectif intitulé le Parnasse contemporain, auquel ont entre autres participé Théophile Gautier, Baudelaire et Mallarmé. S’inscrivant en faux contre les épanchements du Romantisme, ces parnassiens modernes défendaient l’épuration formelle et le culte de  » l’art pour l’art  » préconisé par Gautier.

Mais, sous l’influence de Baudelaire, ces poètes se qualifieront bientôt de  » symbolistes « . Plus que l’expression romantique du sentiment, plus que le jeu purement formel des nouveaux  » parnassiens « , Baudelaire vivait la poésie comme une quête spirituelle qui consistait à sonder, au-delà de leur sens premier, la portée symbolique des mots, à en faire surgir des  » correspondances  » qui, de symbole en symbole, permettraient de parvenir, au-delà des apparences, à l’unité du monde, à la vérité de l’être.

La même année, Verlaine voit paraître son premier recueil dont le titre, Poèmes saturniens, n’est pas choisi à la légère. Convaincu d’être marqué par le sceau du malheur, l’auteur attribuait cet état à l’influence funeste de la planète Saturne, traditionnel  » astre de la mélancolie  » . Témoignent de cet intime  » bonheur d’être triste « , le refus de l’éloquence, la brièveté de la métrique et la recherche constante d’une musicalité rappelant le mode mineur. On n’a qu’à penser à Chanson d’automne dont la première strophe est aujourd’hui universellement connue pour avoir servi de code secret pour annoncer sur les ondes courtes le débarquement de juin 1944 lors de la dernière guerre.

En 1869, deux autres recueils se succèdent. En empruntant, pour le premier, le titre Fêtes galantes au célèbre tableau de Watteau, Verlaine participait encore à cette volonté chez les parnassiens d’en finir avec le Romantisme, mais en tentant cette fois de retrouver l’esprit du siècle précédent, non tant celui des Lumières et de la Raison que celui du libertaire libertin. En plus de  » Claire de Lune « , Gabriel Fauré y a choisi trois des cinq poèmes de son cycle Chansons de Venise:  » Mandoline « ,  » En Sourdine  » et  » À Clymène « .  » Mandoline  » fut repris tant par Claude Debussy que Reynaldo Hahn (mais ce dernier sous le titre générique de  » Fêtes galantes « ) et  » En sourdine « , par Hahn. Le Canadien André Mathieu se laissa séduire le  » Colloque sentimental « , poème noir qui clôt ces  » fêtes  » qui se voulaient au départ  » galantes  » comme un Watteau, mais qui vont finalement en s’assombrissant.

En juin de la même année (1869), Verlaine fait la connaissance de Mathilde Mauté, de tout juste 16 ans. Il rêve alors d’un mariage qui mettrait un peu plus d’ordre et de calme dans sa vie quelque peu dissolue. Il entreprend une cour assidue qui aboutit, avant la fin de l’année, à La Bonne Chanson, un recueil des poèmes dont il avait émaillé ses lettres à la  » bonne  » Mathilde, sur qui il compte pour le remettre sur le chemin des  » bonnes  » mœurs. De ce recueil pétri de  » bonnes  » intentions, Hahn retint trois poèmes pour faire partie d’un cycle de sept mélodies consacré à Verlaine qu’il intitula Chansons grises :  » Tous deux  » et  » L’heure exquise « , qui toutes deux étaient sans titre dans le recueil original, et  » La bonne chanson  » qui reprend le titre générique car le poème était aussi originalement sans titre.

Après l’abandon de ses études, Verlaine avait espéré trouver la paix en entrant dans la fonction publique parisienne. En se mariant avec Mathilde, en août 1870, le désir de stabilité semblait enfin combler. Mais l’année suivante fut celle de tous les dangers. Au printemps 1871, le fonctionnaire-poète s’enflamme pour les idéaux révolutionnaires de la Commune de Paris et compromet son emploi. À l’automne, il compromet de plus sa vie conjugale en invitant à le rencontrer un jeune poète en herbe qui venait de lui envoyer ses premiers essais. Il s’appelle Arthur Rimbaud. Il n’a que 16 ans; Verlaine en a presque dix de plus. C’est le coup de foudre; finies les  » bonnes  » résolutions. En juillet 1872, ils partent tous deux en vagabondage sur les chemins de France, de Belgique et d’Angleterre. De cette fiévreuse idylle sortira ce que plusieurs considèrent le recueil le plus accompli de Verlaine, Romances sans paroles, qui emprunte cette fois son titre à l’œuvre d’un musicien, Félix Mendelssohn. Déjà dans le poème  » À Clymène  » des Fêtes Galantes, Verlaine avait glissé l’expression. Mais, comme titre de recueil, Romances sans paroles devient la quintessence de ce à quoi aspire le poète : que, des mots, le sens premier s’efface au profit des  » correspondances  » (aurait dit Baudelaire) suggérées par leur pure musicalité.

Deviendront mélodies sous la plume de Hahn  » L’allée sans fin  » et  » Paysage triste  » pour ses Chansons Grises, ainsi qu' » Offrande « , poème dont Fauré, sous son titre original anglais  » Green « , fit la pièce centrale de ses Chansons de Venise. Fauré retiendra aussi  » C’est l’extase  » et  » Spleen « , alors qu’André Mathieu se penchera sur  » Il pleure dans mon coeur comme il pleut sur la ville « , émouvante complainte dans laquelle Verlaine semble prévoir la fin inévitable de l’aventure en paraphrasant un vers de Rimbaud placé en exergue :  » Il pleut doucement sur la ville « .

Au bout d’un an, l’idylle tourne effectivement au cauchemar. Le 10 juillet 1873, à Bruxelles, apprenant que Rimbaud veut le quitter, Verlaine tire deux coups de feu sur lui et le blesse à la main. L’enquête révèle au grand jour son homosexualité; il sera condamné à deux ans de prison ferme. Et c’est là que, après avoir proclamé son retour au catholicisme, il compose l’essentiel de Sagesse, recueil dans lequel le poète s’affiche en homme repenti, entrevoyant au bout d’un purgatoire consenti, la paix de l’âme tant désirée.

Trois compositeurs s’arrêteront au plus célèbre poème du cycle,  » Le ciel est, par-dessus le toit, si bleu « , admirable épure qui ne fait qu’implicitement référence à la prison d’où le narrateur décline le peu qu’il peut voir et percevoir. Hahn et Fauré lui donneront respectivement le titre explicite de  » Prison  » et  » D’une prison « , alors que Mathieu conservera le mystère en se contentant de l’incipit de ce poème lui aussi sans titre. De son côté, Debussy puisera dans Sagesse  » La mer est plus belle « ,  » Le son du cor s’afflige « ,  » L’échelonnement des haies  » et Mathieu y trouvera encore  » Les chères mains « .

Après sa libération en 1875, Verlaine ira se faire oublier quelque temps en Angleterre où il enseigne dans différents établissements. De retour en France, l’histoire semble vouloir se répéter en une spirale descendante vers une complète déchéance. En 1877, il réussit à se faire engager comme professeur dans un collège à Rethel. Dès l’année suivante, il se lie avec l’un de ses étudiants qui vient tout juste d’atteindre 18 ans et fuit avec lui en Angleterre comme il l’avait fait avec Rimbaud. Mais la relation durera cette fois cinq ans, jusqu’à la mort prématurée du jeune homme qui succombe en 1883 à la typhoïde. La santé de Verlaine lui-même commence alors à gravement décliner. Entre les séjours à l’hôpital, il passera d’une maîtresse à l’autre, dont certaines lui inspireront de nouveaux cycles poétiques, comme en 1891, celui des Chansons pour elle, d’où Reynaldo Hahn tira  » L’incrédule « , dernier poème de cet enregistrement qu’il restait à situer.

Les dernières années du poète furent d’une affligeante tristesse, mais jusqu’à la fin, Verlaine demeura un animateur important de la vie littéraire parisienne. Par la publication de ses nombreux recueils de poésie, par des essais comme les Poètes maudits, par l’édition de confrères comme Rimbaud, il contribua plus que tout autre à faire triompher la haute vision qu’avaient les symbolistes de l’ars poetica.

Notes sur les textes des mélodies
En mettant en musique les poèmes de Verlaine, les compositeurs se sont souvent permis d’étonnantes libertés : omission de vers, voire de strophes complètes; changements de mots ou de ponctuation, etc. Comme cet enregistrement se veut d’abord un hommage au poète, Jean-François Lapointe a restauré les textes originaux partout où la chose était possible sans nuire à la musique. Ce sont donc les poèmes de Verlaine qui sont donnés ici dans les pages suivantes, avec les indications des altérations faites par les compositeurs.

© Guy Marchand

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AN 6 1024
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