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Musique dans la volière

« Les grandes oeuvres de l’art ne tirent pas leur poésie de ce qu’elles représentent – elles se servent de ce qu’elles représentent pour conquérir leur poésie spécifique. »

Roland-Manuel,
Réflexions sur l’art musical, 1957

L’école française de clavecin connaît ses plus belles heures durant la première moitié du XVIIIe siècle. Il se publie alors un nombre considérable de recueils, dans lesquels les compositeurs cultivent la danse, le portrait et la pièce de caractère. L’imitation de la nature, principe qui, selon Aristote, doit guider les arts, prend ici une couleur délicate et s’attarde à plusieurs objets : dresser le portrait d’un haut personnage ou d’une relation amicale, évoquer un aspect de l’existence humaine, dont le sentiment amoureux, ou calquer les bruits de la vie quotidienne.

Par son extrême diversité, le chant des oiseaux, ses timbres, ses motifs et rythmes subtils ont toujours fasciné les musiciens. Même quand on ne voit pas les volatiles en question, leurs ramages, gazouillements ou pépiements emplissent les airs de concerts doux et agréables, dans le soleil du matin ou à la tombée de la nuit. Ils sont cependant difficiles à reproduire dans nos gammes et notre système harmonique, à part peut-être la tierce mineure descendante du coucou, le « cot cot cot cot co daï » de la poule ou les trilles du rossignol.

Dans les temps anciens, au-delà des sons qu’ils produisent, les oiseaux étaient aussi considérés pour leurs couleurs, leurs formes, leurs mouvements, les moments de l’année où ils apparaissent et leurs moeurs conjugales. Chacun d’eux avait ainsi une sorte de « personnalité », chargée de symboles et d’enseignement moral. Tablant sur certaines de ces caractéristiques convenues, les clavecinistes français, dans leurs portraits d’oiseaux, s’attardent essentiellement, à cette époque de galanterie, aux diverses facettes du sentiment amoureux telles que véhiculées par ces métaphores naturalistes – à moins qu’il ne s’agisse, par analogie, de portraits féminins.

La tourterelle, toujours en couple, appelle la tendresse et la fidélité conjugales alors que le coucou, qui pond ses oeufs dans le nid des autres, parle d’infidélité. Le rossignol représente l’envolée poétique et son chant est présage de bonheur ; il est le chantre parfait de la conquête amoureuse. La linotte est un peu niaise et craintive, tandis que la fauvette protège son nid et sa maison, produisant au printemps un chant mélodieux et flûté. L’hirondelle est aussi messagère du printemps, et son chant préside aux rites de fécondité. La colombe, blanche et gracieuse, roucoule doucement ; elle incarne la pureté, la simplicité, la paix et la sublimation du désir autant que l’accomplissement amoureux. Comme le vol de l’alouette la porte très haut et rapidement dans le ciel, elle évoque pour sa part l’élan juvénile, et son chant joyeux est de bon augure. Quant à la poule, elle est « souvent prise d’une panique stupide » et court dans tous les sens…

Ces éléments, sonores et autres, ont inspiré les Couperin, D’Agincour, Daquin, Dornel, Duphly, Dandrieu ou Février dans leurs pièces de clavecin évoquant divers oiseaux, mais ils ne servirent que de points de départ à des compositions par ailleurs parfaitement autonomes sur le plan musical. Ainsi Rameau, même en reproduisant à merveille le caquet de la reine de la basse-cour, déjoue la plate imitation pour créer un univers plein de tension et d’angoisse. Avec sa texture orchestrale résultant de puissants accords obstinément répétés, La Poule dépasse largement son modèle et montre bien la souveraineté de l’art.

© François Filiatrault, 2020

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À propos

Luc Beauséjour
AN 2 9768
AN 2 9768

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