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AN 2 9287

Chopin: 24 Préludes

Interprètes
Date de sortie 07 octobre 2014
Numéro de l'album AN 2 9287
Periodes Romantique
Genres Piano

Informations sur l'album

En musique comme dans la vie, il nous arrive de confondre familiarité et connaissance, que ce soit comme mélomane ou interprète. Le premier dispose d’enregistrements discographiques à travers lesquels il s’est forgé une « image » de l’oeuvre. Pour l’artiste, une longue tradition lui aura été transmise par des maîtres dépositaires des clefs ayant servi à pénétrer les mystères de l’oeuvre depuis des générations. Dans un cas comme dans l’autre, la tradition et le disque fourniront un « prêt à jouer », ou un « prêt à écouter » où la partition avec ses hiéroglyphes ne sera plus qu’une piste de décollage vers la Beauté, abstraite, confortable, insignifiante.

Un regard neuf sur n’importe quel chef-d’oeuvre risque de provoquer le même choc qu’a engendré la restauration de la Chapelle Sixtine lorsque la suie, la cire, la sueur et les siècles disparus, sa splendeur originelle nous fut révélée. Le cycle de Chopin à sa parution en 1839 n’avait-il pas décontenancé le grand Schumann lui-même : « J’ai qualifié les Préludes de remarquables. J’avoue que je me les figurais autres et traités comme ses Études, dans le grand style. C’est presque le contraire : ce sont des esquisses, des commencements d’études ou, si l’on veut, des ruines, des plumes d’aigle détachées de toutes les couleurs sauvagement agencées. Mais chaque morceau présente la carte de visite d’une fine écriture perlée : « de Frédéric Chopin »; on le reconnaît à sa respiration haletante. Il est et demeure le plus pur esprit poétique du temps. Ce cahier contient aussi du morbide, du fiévreux, du repoussant. Que chacun y cherche ce qui lui convient et que le Philistin se tienne à l’écart. » Et c’est cette contemporanéité des Préludes que le respect des indications de pédale ou de tempo en osant les silences doit recréer.

Suggestion : distribuer les 24 préludes en 4 rubriques en regroupant sous la bannière de chacune les pièces affichant un caractère de parenté d’écriture ou d’atmosphère. Les préludes en do majeur (1er), sol majeur (3e), majeur (5e), la majeur (7e), do dièse mineur (10e), si majeur (11e) et mi bémol majeur (19e) se classent dans la Lumière.

Le premier est le seul à qui le titre de prélude s’applique vraiment. Du baryton au soprano, les quatre voix évoquent irrésistiblement le premier prélude du Clavier bien tempéré de l’idole et du modèle de Chopin, Jean-Sébastien Bach. Le troisième promène sa mélodie sur la crête des arpèges qui ondulent comme un champ de blé en juillet. Le cinquième prélude révèle son secret sans conséquence d’une main à l’autre, qui se rejoignent dans un éclat de rire final et péremptoire. Notre familiarité avec le septième prélude (il sert de signature au ballet Les Sylphides) ne devrait pas occulter le mystère contenu dans ce tronçon de mazurka présenté en menuet, qui ne fait que passer. Le dixième fait déferler des cascades étincelantes quatre fois interrompues par des accords ascendants qui relancent l’échange comme en se riant pour s’enchaîner au suivant qui est du pur Chopin, poétique, rêveur et, osons le mot, romantique. En exploitant dans ce onzième prélude un des secrets des vieux maîtres, l’ornement, Chopin évoque la douceur de vivre. Notre dernier « lumineux », le dix-neuvième, rejoint la légèreté et la difficulté de certaines études sous ses dehors de jeunes filles en fleur où le chant plane léger comme l’air.

Après le calme, la tempête. Six préludes appartiennent à cette catégorie : le fa dièse mineur (8e), le sol dièse mineur (12e), le mi bémol mineur (14e), le si bémol mineur (16e), le sol mineur (22e) et le mineur (24e). Un élément nouveau surgit avec le huitième prélude, molto agitato; une intensité fiévreuse,  une course à l’abîme qui résignée, s’éteint sans répit ni espoir après avoir sillonné le clavier du grave à l’aigu. Le douzième déferle comme un ouragan digne de la chevauchée de Mazeppa qui s’éloigne en tourbillonnant. Le quatorzième s’engouffre comme une bourrasque de vent menaçant qui tournoie aux deux mains unisono avant de s’évanouir. Le seizième prélude est un cadeau offert aux pianistes capables de le cabrer et qui nous rappelle que Chopin était un des grands pianistes de son temps. Dans le vingt-deuxième, tout le chant est concentré à la main gauche, qui se débat comme un ours en cage. Enfin, le prélude conclusif, le vingt-quatrième, retrouve l’atmosphère de l’étude révolutionnaire (opus 10, no 12) avec un ostinato obsédant à la main gauche qui sous-tend une tempête déchaînée qui vient se fracasser contre les trois graves au fond du piano.

Une troisième catégorie rassemble cinq préludes sous le qualitatif romantique. Les numéros 13, 15, 17, 21 et 23 ont tous en commun le rêve, la passion, la fantaisie. Le lento du treizième pose la mélodie de blanches pointées sur la cime des arpèges qui cèdent la place à des accords chantants qui soutiennent le piu lento de la section médiane dans un chant d’une intimité éperdue avant de retrouver le ton élégiaque qui culmine sur des octaves brisées qui couronnent de perles les aveux de cette confidence. Le quinzième dit « à la goutte de pluie », appartient en fait à deux catégories. Ce prélude est trompeur. Ses 27 premières mesures ont des allures de nocturne élégiaque ponctué de la bémol obsessifs qui se transforment en sol dièse menaçants et installe une atmosphère de peur etd’angoisse quasi insoutenable allant s’amplifiant jusqu’à l’éclatement avant de revenir comme si de rien n’était à la douce rêverie du départ. Le suivant, le dix-septième, est un hybride entre le nocturne et la ballade. Sous ses allures de grand épanchement du coeur, ce prélude cache une science de l’écriture harmonique qui le sauve de la sentimentalité. Un thème au souffle long nourrit l’évocation de cette réminiscence amoureuse jusqu’au martèlement des onze coups de l’horloge qui conclue ce voyage nostalgique. Le cantabile de la mélodie lumineuse et sereine du vingt-et-unième prélude est soutenue par des contrechants à la main gauche qui distribue les voix de façon subtile et complexe avec un épisode central accédant à un monde de plénitude et de paix. Le vingt-troisième déploie des arabesques arachnéennes au-dessus de la main gauche qui chante jusqu’à se dissoudre dans l’éther.

Enfin, notre dernière étape appartient à ce qui a pu jadis et encore maintenant apparaître comme « du morbide, du fiévreux, du repoussant » pour citer Schumann. S’y retrouvent le la mineur (2e), le mi mineur (4e), le si mineur (6e), le mi majeur (9e), le bémol majeur (15e), le fa mineur (18e) et le do mineur (20e). Le quinzième, nous l’avons vu caché sous sa surface rêveuse des monstres dignes de Polanski, mais le deuxième avec sa claudication à la Quasimodo se traîne dans un mouvement bancal à l’atmosphère glauque inexorablement tiré vers ce marécage dans lequel il s’enfonce et disparaît. Évanoui l’élégant Chopin des salons. Le quatrième, marqué largo, propose un thème d’une infinie simplicité qui évoque irrésistiblement le murmure d’un soupir qui s’élève jusqu’à la plainte (seul passage soutenu par la pédale) avant de s’interrompre dans un dernier souffle. Le sixième confie sa plainte à la voix de ténor sur un accompagnement qui s’acharne comme les gouttes d’eau contre une vitre, résigné et triste. Le neuvième, largo, atteint à une grandeur épique par sa déclamation digne des grands prophètes ou des grands tragédiens. La requête du juste est sidérante de superbe et de grandeur. Ce langage harmonique que Chopin développe ici est à des années-lumière des règles en place à l’époque et annonce Wagner et le XXIe siècle, en douze mesures! Le dix-huitième quitte l’univers du piano pour s’approprier la tradition rhétorique du grand récitatif dramatique appartenant à l’arsenal des compositeurs d’opéras. Oserons-nous voir ici une fine parodie des excès de l’opéra romantique poussant l’expression du sentiment jusqu’à la caricature? Autre prélude étonnant, inattendu et atypique, le vingtième, ce grand choral hiératique et noble dont il faut oser la lenteur comme une procession funèbre en trois strophes où en douze mesures Chopin brosse une fresque digne de Velasquez.

Antonio Soler (1729-1783), héritier du baroque ayant vécu en plein classicisme mais avec une intuition qui lui ouvre les perspectives à venir, vient poser un baume sur nos sensibilités d’écorchés vifs à la fin de ce voyage au coeur du romantisme. Cette sonate nous ménage un retour à la réalité sans prosaïsme et nous rappelle que la raison est la chose la mieux partagée du monde.

© Georges Nicholson
Animateur, auteur

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À propos

Alain Lefèvre
AN 6 1033
AN 6 1033

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