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AN 2 9275

Hommage à André Mathieu: oeuvres pour piano seul

Interprètes
Date de sortie 15 mars 2005
Numéro de l'album AN 2 9275
Periodes Contemporaine
Genres Piano et autres claviers

Informations sur l'album

Le Génie d’André Mathieu

Un après-midi en compagnie d’Alain Lefèvre pour une entrevue, c’est tout comme assister à une pièce de théâtre. Captivant, n’attendant pas la première question, il se livre d’emblée à une improvisation libre, ponctuant ses propos exubérants par des illustrations au piano.

Le pianiste Alain Lefèvre s’élance avec ferveur dans les sujets qui le passionnent et pour l’heure, ce sont la vie et l’œuvre du compositeur québécois André Mathieu qui l’occupent. « L’incarnation du pur génie pour le Québec et le Canada »: voilà ce qu’Alain Lefèvre pense d’André Mathieu. Ce compositeur et pianiste – un enfant prodige qu’on a déjà appelé « le Mozart canadien » – a été presque totalement oublié, mais l’ambition de Lefèvre est de raviver l’intérêt du public pour Mathieu. « La première pièce que j’aie entendue de ce compositeur fut son Prélude romantique« , nous raconte Lefèvre. « J’avais quinze ans à l’époque et je fus bouleversé par sa beauté. Mathieu est devenu ma passion depuis. Je trouve presque scandaleux qu’il demeure inconnu. »

Né à Montréal le 18 février 1929, André Mathieu, tout comme Mozart, a reçu ses premières leçons de son père et composait dès l’âge de quatre ans. Noël Strauss du New York Times écrivit que « même Mozart, le plus grand prodige musical de tous les temps, ne composa qu’à l’âge de cinq ans, et les premières œuvres de ce dernier étaient d’une nature beaucoup plus simple que celles du jeune Canadien. » Comme Mozart aussi, il émerveillait des publics de partout avec ses prouesses au piano dès l’âge le plus tendre: à l’hôtel Ritz-Carlton de Montréal à six ans; aux salles Pleyel et Gaveau à Paris à sept ans; puis au Carnegie Hall de New York à dix ans. Rachmaninov le déclare pour sa part « un génie, à plus juste titre que moi ». Il avait entrepris des études en composition à Paris, les a poursuivies à New York, puis les continua à Paris après la Seconde Guerre mondiale.

La plupart de ses œuvres sont des courtes pièces pour piano, mais seulement environ le quart de ses plus de deux cents compositions connues ont été retrouvées jusqu’à présent, et les recherches sont loin d’avoir abouti. La gloire d’André Mathieu atteint son apogée autour de 1950. Il mourut dans l’oubli le 18 avril 1969 à l’âge de 39 ans.

Alain Lefèvre nous entretient d’André Mathieu et de sa musique:

Mis à part le Concerto de Québec (la version pour piano seul), qui ouvre le programme, toutes les pièces sont présentées dans ces notes en ordre chronologique. La musique est étonnamment complexe et d’une grande puissance émotive dès les premières œuvres. Certains ont été d’avis que ces pièces pour piano devaient avoir été écrites par une main étrangère, qu’il était impossible qu’André Mathieu en soit le véritable compositeur. Je peux affirmer sans l’ombre d’un doute qu’il l’est. Depuis les nombreuses années que je me penche de près sur la musique d’André Mathieu, j’ai acquis une connaissance intime de son style, de ses types d’erreurs, de ses forces et de ses faiblesses. Il en est de même pour son père, Rodolphe Mathieu, également compositeur. Il est hors de question que quiconque ait pu contrefaire sa manière avec tant d’exactitude.

Comme pianiste, André Mathieu était tout aussi époustouflant. Sa technique était prodigieuse dès son tout jeune âge. Ses mains étaient d’une largeur extraordinaire, presque autant que celles de Rachmaninov; il pouvait couvrir une octave plus une quinte. Une vidéo où on le voit jouer existe pour le prouver, et celle-ci permet d’apprécier qu’il possédait la vélocité d’un Horowitz. La technique y est incroyable. À vrai dire, beaucoup de sa musique paraît assez sage sur papier – on voit rarement des pages noircies de notes comme chez des compositeurs tels que Rachmaninov, Scriabin ou Alkan -, mais quand on tente de la jouer, on réalise vite les montagnes de difficultés qu’elle comporte.

Concerto de Québec (version pour piano seul)

Il s’agit d’une version en un seul mouvement du Concerto de Québec. C’est essentiellement le mouvement lent central auquel s’ajoutent des fragments des premier et dernier mouvements. Il est peut-être question ici d’une esquisse ou d’un modèle préliminaire de l’œuvre complète en trois mouvements.

Dans la nuit

Voici ce qui pourrait bien être la première composition d’André Mathieu, commencée à l’âge de quatre ans et terminée alors qu’il en avait cinq. Si on la compare à du Mozart écrit autour d’un pareil âge, on réalise que l’esprit musical de Mathieu était déjà plus avancé que même celui du jeune Mozart. On y décèle une complexité de la matière qui défie toute explication. La musique dégage une qualité trouble, proche de Scriabin. On se demande comment un môme d’à peine cinq ans peut avoir l’imagination pour composer une telle musique. Il y a des faiblesses, bien sûr: André Mathieu est toujours prêt à sauter d’une influence stylistique à l’autre, à l’intérieur même d’une seule composition. Puis on y retrouve des bribes de Scriabin par-ci, un peu de Debussy par-là, et plus loin une touche de Gershwin… On ne peut nier que ce sont là des faiblesses, mais tout de même, il est fascinant d’observer ce que peut accomplir un enfant de cinq ans.

Abeilles piquantes

Cette pièce est musicalement un peu moins impressionnante, mais elle montre à nouveau l’habileté d’écriture et la technique pianistique du garçon de cinq ans. Il est intéressant de noter qu’il s’agit de son opus 17. Qu’est-il advenu de ses opus 2 à 16 ?

Tristesse

À mon avis, voici l’une des pièces les plus importantes. André Mathieu a maintenant sept ans. Il n’y a pas de numéro d’opus. Pourquoi ? Ce qui intrigue aussi, c’est la profondeur inouïe de la tristesse exprimée ici. Comment un gamin de sept ans peut-il être si triste ? Tristesse est dédié au Dr J. E. Dubé, qui semble avoir été le médecin personnel du jeune Mathieu. Quel mal l’affligeait donc qui nécessitait les soins d’un médecin ? Les questions ne font que s’accumuler.

Les Mouettes

En 1938, âgé de sept ans, André Mathieu fit sa première traversée en bateau vers l’Europe. C’est à bord du « Richmond » qu’il composa Les Mouettes en les dédicaçant au président du Canadien Pacifique, Sir Edward Beatty, qui semble avoir fait preuve de largesses à l’égard du garçon. Les première et dernière sections représentent bien la grande fluidité que possédait André Mathieu au clavier, alors que la partie centrale révèle l’influence de Debussy et de Ravel, la musique desquels le père d’André, Rodolphe Mathieu, lui avait déjà fait connaître à Montréal.

Berceuse

Cette délicate petite pièce était dédiée « à mon cher maître », le compositeur français Jacques de La Presle (1888-1969).

Été canadien

André Mathieu possédait un fort sentiment nationaliste, qui transparaît bien dans sa façon de dépeindre les quatre saisons au Canada. Malheureusement, les deux saisons qui d’après moi sont les plus représentatives du pays, l’automne et l’hiver, sont perdues. André Mathieu a écrit ses quatre évocations des saisons en 1939 et en 1940, bien des années avant l’engouement pour les Quatre Saisons de Vivaldi.

Été canadien est dédicacé « à mon pays ». Je pense que c’est la première composition d’André Mathieu qu’on peut qualifier de chef-d’œuvre.

Printemps canadien

Ce morceau n’égale pas en qualité l’Été canadien, mais on y voit préfiguré le style fondamental du deuxième mouvement du
Concerto de Québec, écrit deux ans plus tard.

Laurentienne No 2

Faisons un bond de six ans en avant pour retrouver un Mathieu âgé de dix-sept ans. Seule la seconde de ses six « Laurentiennes » nous est parvenue. Je dirais que c’est une œuvre remarquable pour un compositeur de n’importe quel âge – alors pour un jeune de dix-sept ans… J’y ai trouvé quelque chose que je n’ai jamais vu ailleurs: des trilles à la main droite aux doigts médians, alors que le pouce et l’auriculaire sont occupés avec un matériau distinct.

Bagatelles Nos 1 et 4

Elles ont été écrites en France en 1946 et en 1947. Dans le no 4, des réminiscences de la Pavane pour une infante défunte de Ravel sont évidentes. André Mathieu avait découvert cette œuvre tout récemment, et cela paraît. Mais à la différence de la pièce de Ravel, celle de Mathieu fait appel à des étirements de la main énormes, presque impossibles.

Prélude No 5 (Prélude romantique)

Il s’agit de la toute première pièce d’André Mathieu qu’il m’a été donné d’entendre. J’avais quinze ans à l’époque et j’ai été renversé par sa beauté. Où cela allait-il mener…?

Après l’âge de 21 ans, la piste s’estompe.Alain Lefèvre a eu beau traquer son sujet avec la ténacité d’un terrier et le flair d’un limier, jusqu’à présent toute trace s’est dérobée à lui.

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Boris Petrowski: Fantaisie  » Hommage à Mathieu  » en sol mineur

Le prochain chapitre dans la vie du « Mozart canadien » demeure inédit. Entre-temps, Alain Lefèvre a eu une idée tout à fait originale. Il a invité un jeune compositeur montréalais de talent, Boris Petrowski, à s’inspirer de la musique d’André Mathieu en hommage à ce que le regretté compositeur aurait pu écrire, eut-il vécu beaucoup plus longtemps. Petrowski a, selon Alain Lefèvre, « donné vie avec succès à l’immense palette de couleurs à laquelle André Mathieu aspirait même enfant, mais qu’il n’a pas pu développer en raison de sa mort prématurée survenue à 39 ans. »

Walter Boudreau: La Valse de l’asile

La dernière œuvre à ce programme proposé par Alain Lefèvre a été écrite par un autre Montréalais, l’un des plus éminents compositeurs canadiens: Walter Boudreau. Sa valse fait partie de la musique de scène qu’il imagina pour la pièce L’Asile de la pureté de Claude Gauvreau, écrite en 1948 quand son auteur n’avait que 23 ans. Comme André Mathieu, Gauvreau est mort jeune dans des circonstances tragiques. « L’un et l’autre ont vécu à une époque – les années 1940, 1950 et 1960 – où l’expression du génie au Canada était rarement reconnue, explique Alain Lefèvre. La présence de cette œuvre à mon programme est ma façon de remettre André Mathieu en perspective historique. L’auditeur sentira en lui-même que cette petite valse douloureusement triste, presque surréaliste, est une sorte de bénédiction non seulement pour tout ce qu’André Mathieu a représenté, mais plus encore, pour ce qu’il aurait pu devenir. »

© Robert Markow
Traduction: Jacques-André Houle

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À propos

Alain Lefèvre
AN 6 1014
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