fbpx
AN 2 9288

Rachmaninov, Concerto pour piano no 4 op. 40 (version originale de 1926); Scriabine, Prométhée ou le Poème du feu op. 60

Date de sortie 20 mars 2012
Numéro de l'album AN 2 9288
Periodes XXe siècle

Informations sur l'album

Piano et orchestre : des liens indissociables

À Moscou, à l’aube de la première guerre mondiale et de la révolution russe, deux factions musicales s’opposaient, en apparence irréconciliables. Rachmaninov se voyait attribuer le titre de pianiste de la bourgeoisie, pendant qu’étudiants de gauche et mouvements théosophiques portaient Scriabine aux nues. On considérait le premier héritier de Tchaïkovski , le second trop avant-gardiste. Heureusement, ces querelles n’auront pas porté ombrage à l’amitié qu’entretenaient les deux compositeurs. Après le décès de Scriabine en 1915, Rachmaninov interpréterait, lors d’une tournée des grandes villes de province, ses œuvres, afin de soutenir financièrement sa veuve devant faire face aux menaces d’expulsion. Pont entre ces artistes qui, chacun à sa manière, ont repoussé les diktats du romantisme et plongé dans la modernité, le présent enregistrement propose deux pages colossales, mettant en valeur de façon indissociable orchestre, chef et soliste, qui exigent lecture méticuleuse, compréhension de l’architecture et précision rythmique sans faille : le Quatrième Concerto pour piano de Rachmaninov dans sa version originale et Prométhée ou le poème de feu de Scriabine.

Rachmaninov: Quatrième Concerto pour piano

Le Quatrième Concerto occupe une place à part dans la production de Rachmaninov. Juste avant 1917, il travaille aux premières esquisses, mais n’y reviendra qu’en 1926, alors que malgré les tournées triomphales, il ne peut oublier le visage de la Russie perdue. Œuvre russe composée en terre adoptive, elle devient prolongement d’un souvenir douloureux magnifié, que le compositeur cherche à raviver, à transmettre, presque pudiquement. Entendons-nous ici le Rachmaninov de 1917 ou celui de 1926, celui qui crie l’absence de la mère patrie ou celui qui a adopté l’effervescence de la vie musicale américaine? Le concerto se laisse découvrir par petites touches, comme si deux cours d’eau se rencontraient, s’opposant d’abord l’un à l’autre, avant de se fondre en un seul fleuve, qui n’a rien de tranquille.

En 1926, Rachmaninov n’a pas composé depuis près de huit ans : « En quittant la Russie, j’ai laissé derrière moi l’envie de composer, explique-t-il en entrevue. En perdant mon pays, je me suis aussi perdu moi-même. Dans cet exil, loin de mes racines et de mes traditions, je ne trouve plus l’envie de m’exprimer. » Le processus créatif se révélera ardu et, même avant publication, il procède à des révisions. À son ami le compositeur Nikolaï Medtner, dédicataire de l’œuvre, il se dit horrifié de sa longueur : « Il devra, comme le Ring, être interprété plusieurs soirées de suite. » La réponse de Medtner ne se fait pas attendre : « Je ne peux pas être d’accord, ni avec cette peur que ton nouveau concerto soit trop long, ni avec cette attitude que tu entretiens envers la longueur. De fait, son peu de pages m’a renversé, considérant son importance. »

L’œuvre sera créée le 18 mars 1927, par le Philadelphia Orchestra sous Leopold Stokowski, Rachmaninov se réservant la redoutable partie soliste. La critique sera ironique, lapidaire; pourtant, Josef Hofmann, autre virtuose de l’époque, écrira après la première : « J’aime énormément votre nouveau concerto. Toutefois, il me semble qu’il doit être assez difficile à jouer avec l’orchestre, surtout en raison de ses nombreuses variations métriques. » Après moins d’une dizaine de représentations (à Philadelphie, New York, Washington et Baltimore), le compositeur se résigne à ne plus le donner sous cette forme. Il procèdera à deux séries de révisions, l’une publiée à Paris en 1928 aux éditions TAIR (fondées par Serge Rachmaninov et dirigées par ses deux filles Tatiana et Irina), l’autre adaptée à la sauce hollywoodienne, plus ou moins dénaturée par rapport aux intentions initiales, dépouillée de 6 pages dans le premier mouvement (ce qui freine une longue montée cathartique), 2 pages dans le deuxième et de pas moins de 20 pages dans le dernier mouvement. Alain Lefèvre propose ici le premier enregistrement intégral de la version originale de 1926, retravaillée notamment à partir du manuscrit. (Boosey & Hawkes publiera une première édition en 2012)

Scriabine: Prométhée ou le poème du feu

Déjà en 1907, à Paris, Scriabine confiait à Rachmaninov son projet d’écrire une œuvre dans laquelle il pourrait fusionner plusieurs arts, effets de lumière et parfums. (Cuir Beluga, conçu par Guerlain, aux effluves nordiques, a d’ailleurs été diffusé au moment de l’entrée des chœurs lors du concert du 8 mai 2011 de l’OSM et Alain Lefèvre.) L’année suivante, il plonge dans l’univers de la théosophie, s’intéressant particulièrement au symbolisme des couleurs et leurs rapports avec les sons. Dans ses Prometheische Phantasien, Scriabine explique : « Puisque tout est vibration, aussi bien les hommes que les choses, les couleurs et les sons aussi sont des vibrations, obéissant à des lois semblables. […] Les choses se distinguent entre elles par leur nombre de vibrations une unité de temps donné. »

Fasciné par une toile de son ami Jean Delville, qui représente le mythe de Prométhée, il réalise qu’il a enfin trouvé le sujet de sa nouvelle œuvre symphonique et y travaillera de façon constante pendant l’été et l’automne 1909, s’arrêtant à peine pour manger ou dormir. Dès le 3 mai, il avait fait part de ses projets au pianiste canadien Alfred Laliberté. En novembre, il décide d’intégrer à la partition une ligne notée « clavier à lumière », à synchroniser de façon minutieuse avec les transformations d’un accord synthétique de six quartes superposées (l’« accord mystique »), trame harmonique de la pièce, les couleurs devenant prolongements pour Scriabine du monde psychique.
Œuvre particulièrement novatrice, entre poème symphonique, concerto, cantate et spectacle multimédia, Prométhée ou le poème du feuest articulée autour de la divina proportione, les 606 mesures de la partition se divisant en une section de 374 mesures et une autre de 232 mesures. En multipliant le nombre total de mesures par le nombre d’or 0,618, on obtient 374,508, le nombre de mesures de la première partie. La partie « lumière » est conçue à partir des mêmes proportions.

Au fil des ans, plusieurs programmes plus ou moins théosophiques ont été proposés, mais seule la couverture de la partition d’orchestre, dessinée par Delville sur les recommandations de Scriabine, ainsi que les indications psychologiques – brumeux, avec mystère, contemplatif, joyeux, étincelant, voluptueux, etc. – devraient permettre de décrypter l’œuvre. On entendra peut-être, grâce au fameux accord mystique, émerger de l’ombre ou de la conscience universelle Prométhée, avant d’accepter de perdre nos repères dans cet univers statique, onirique, presque incantatoire, le piano renouvelant constamment le matériau thématique, s’extrayant de la masse sonore, par des jeux de résonance, des passages virtuoses ou une série de trilles scintillants.

© Lucie Renaud

Lire la suite

À propos

Alain Lefèvre
Orchestre symphonique de Montréal (OSM)
AN 6 1014
AN 6 1014

Start typing and press Enter to search