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AN 2 9286

Mathieu,Trio & Quintette; Chausson, Concert

Informations sur l'album

« La musique est une adorable et puissante maîtresse. Ses amants sont nombreux et elle récompense toujours ceux qui l’ont bien servie et aimée. C’est ce qui fait leur immortalité. »
(André Mathieu, 18 juin 1953)

Ritz Carlton, 7 décembre 1950. Plus de 15 ans après le premier récital qui devait bouleverser à jamais la vie d’André Mathieu, le « Mozart canadien » retrouve son public. Le programme est chargé : sa Sonate pour violon, les Quatre Mélodies sur des textes de Verlaine (chantées par Jean-Paul Jeannotte), une réduction pour piano de son Quatrième Concerto et la création de son Trio. Pour les critiques présents, aucun doute possible : à 21 ans, André Mathieu est devenu un compositeur en pleine possession de ses moyens. « Ce qui surprend et réjouit intérieurement dans les procédés de composition d’André Mathieu, c’est qu’il ne troque pas la musique pour de la mathématique, il n’exploite pas le système décadent actuel, il ne se complaît point aux insolences mélodiques ni aux rythmes abracadabrants, écrit Eugène Lapierre dans Le Devoir du 11 décembre 1950. Quelles que soient ses audaces, on écoute de la musique. […] D’autre part, sa musique est essentiellement symphonique… tout chez lui est clarté, clarté de rythme, clarté d’harmonie, mélodie simple et souple d’un souffle surprenant. Cela lui vient sans doute de ses qualités de virtuose, car il semble toujours emporté par un besoin de mouvement et de timbres où se décèle le compositeur-né. »

André Mathieu: Trio

En deux mouvements à la fois complémentaires et contrastants, le Trio s’ouvre sur un Andante rêveur, d’une luminosité radieuse, ancrée dans le 20e siècle. Le piano entretient un dialogue tendre, presque amoureux avec ses complices, cédant tantôt la place au premier violon, soutenant à d’autres moments les trilles du violoncelle, en un tableau chatoyant. Un deuxième Andante sert de transition à l’Allegro con fuoco virtuose et flamboyant, révélant un Mathieu au sommet de ses moyens.

L’œuvre sera reprise le 17 mars 1952 au Cercle Universitaire, lors de ce qui deviendra la dernière Soirée Mathieu organisée par le père du compositeur, Rodolphe. « L’œuvre est d’importance et indique, si on la compare aux autres œuvres de Mathieu présentées au même programme, une prise de conscience d’une puissante personnalité musicale, note Jean Vallerand, critique musical respecté du Devoir. […] Avec le Trio, nous sommes dans une autre contrée musicale, dans la contrée des grands vents et des tremblements de terre. Et je crois que c’est dans ce pays que Mathieu retrouve son instinct. […] Le Trio révèle un Mathieu libre, un Mathieu solitaire, un Mathieu qui cède dans son art à une expérience spirituelle présentée avec brutalité et avec une sincérité sans contrainte. Par cette œuvre, l’auteur entre dans la grande tradition de la musique. Dans ces pages, Mathieu ne répète pas ce que d’autres ont dit avant lui, il dit ce que seul Mathieu peut dire et il le dit dans une langue dont la syntaxe est l’image même de la substance spirituelle de l’œuvre. »

André Mathieu: Quintette

Ultime œuvre maîtresse complétée le 12 mai 1953, mais qui ne sera créée que le 28 mai 1956 sur les ondes de Radio-Canada, dans le cadre de l’émission radiophonique Présences (par le Quatuor de Montréal et le compositeur), son Quintette est constellé de difficultés techniques remarquables. Héritier des grandes écoles françaises, Mathieu inscrit les contrastes à l’intérieur même de ses sections, oscillant entre la puissance du drame et un charme presque naïf. «Plusieurs personnes s’imaginent recevoir un cadeau quand elles ont l’occasion d’écouter une œuvre musicale. Ces mêmes personnes ne savent-elles pas que le compositeur, en livrant son œuvre au public, ne fait que leur donner un passeport pour pénétrer quelques instants dans un royaume magnifique où il est roi? La musique est un paradis où les fleurs sont toujours épanouies », écrira-t-il dans Le Progrès, le 10 mars 1954.

Ernest Chausson: Concert

Un peu plus d’un demi-siècle auparavant, en 1899, s’éteignait Ernest Chausson, fauché en pleine créativité par un bête accident de vélo à l’âge de 44 ans. Passionnée, éminemment poétique, tantôt bouillonnante, tantôt ondoyante, privilégiant les chromatismes exacerbés tout comme celle de Mathieu, ardente, possédant une charge presque érotique, sa musique demeure pourtant toujours maintenue à l’intérieur d’un cadre donné. Ce disciple avoué de César Franck aurait pu considérer sienne la maxime de Braque : « J’aime la règle qui corrige l’émotion. J’aime l’émotion qui corrige la règle. »

Très tôt conscient de la nécessité de s’affranchir de l’influence étouffante exercée par Wagner, Chausson privilégie une expression plus classique, tributaire des maîtres anciens Couperin et Rameau. Il réintègre dans ses partitions les termes français de tempo (décidé, animé, calme, un peu retenu) et les formes antiques elles-mêmes. Plutôt que d’apposer l’étiquette de sextuor à son opus 21, il opte pour Concert, terme populaire au XVIIIe siècle – l’œuvre se voulant de toute manière plus proche d’un concerto pour piano et violon, les deux solistes se projetant sur la toile de fond du quatuor à cordes. Surtout, il souhaite prouver à ses contemporains, notamment à ceux qu’il nomme les théâtreux, qu’une page de musique de chambre peut se révéler aussi concentrée qu’un opéra entier. « La conquête graduelle qu’Ernest Chausson faisait de sa personnalité, et dont chacune de ses œuvres marque une étape, eût assuré à son art l’originalité définitive d’un harmonieux équilibre entre la sereine expression du calme de sa vie et les douloureux accents que lui arrachait le spectacle d’un monde qu’il eût voulu heureux et magnifique », résumait Paul Dukas en 1903.

Œuvre concentrée et virtuose, représentative de l’écriture de Chausson, le Concert a été créé à Bruxelles en 1892 par le violoniste belge Eugène Ysaÿe, son dédicataire, les membres du Quatuor Ysaÿe et le pianiste Auguste Pierret. Le public, visiblement sous le charme, lui assurera le triomphe. Le premier mouvement est basé sur un motif de trois notes, d’abord présenté au piano, duquel jaillira le matériau principal. Délaissant un développement classique, qui réinterpréterait l’idée maîtresse, Chausson tisse les mélodies en un damas somptueux. La sicilienne qui suit, gracieuse et subtile, offre au violon solo deux thèmes ouvragés. Le Grave reste l’une des pages les plus émouvantes du compositeur, les deux instruments solistes y dialoguant à l’occasion en solitaires, leurs propos s’entrelaçant en une sinueuse complicité. Si le rythme de la gigue est mis de l’avant dans le finale, son énergie motrice le rapproche davantage de la toccate. Refusant de céder à l’attrait d’un perpetuum mobile, Chausson consacre une autre mélodie lyrique et dense au piano, contraste saisissant à l’effervescence imprégnant tout le mouvement.

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À propos

Alain Lefèvre
AN 6 1028
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