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AN 2 9296 Rachmaninov, Haydn, Ravel

Rachmaninov, Haydn, Ravel

Interprètes
Date de sortie 30 octobre 2015
Numéro de l'album AN 2 9296
Periodes Divers
Genres Piano

Ils en ont parlé

Informations sur l'album

SERGUEÏ RACHMANINOV (1873-1943)
Sonate pour piano no 2 en si bémol mineur, op. 36 (version Horowitz)

Rachmaninov a toujours été aimé du grand public et méprisé par une certaine intelligentsia éminemment grise. Le grand pianiste Claudio Arrau lui-même n’a-t-il pas déclaré à un ami montréalais que Rachmaninov, c’était de la musique de nightclub!
Ostracisé de son vivant par les défenseurs de la modernité et accusé de se cantonner dans un post-romantisme sentimental et racoleur au moment de la tabula rasa musicale d’après Hiroshima, il symbolisera la décadence de l’ancien monde qui avait mené la civilisation au bord de la dissolution.

L’intégrisme de l’avant-garde ayant rendu l’âme, nous pouvons maintenant survoler la création du 20e avec équanimité; Rachmaninov y représente le dernier chaînon, anachronique peut-être, mais magnifique, d’une grande tradition.

Bien avant que le film Shine (1996) ne fasse du Rach 3 le concerto le plus célèbre du monde, Frank Sinatra s’était emparé du Rach 2 dès 1945 avant qu’il ne serve d’appât pour séduire Elizabeth Taylor dans Rhapsody (1954) et Marilyn Monroe dans Seven Year Itch (1955). Comment passer sous silence tous ces gymnastes et patineurs qui
ont décroché des milliers de médailles grâce à lui, sa musique leur servant d’accompagnement et en en faisant ainsi l’ancêtre de la musak!

Rachmaninov écrit la Sonate en si bémol majeur opus 36 à 40 ans en 1913. Schumann en parlant de la Sonate « funèbre » de Chopin commentait ses mouvements en parlant de « ses plus extravagants enfants (réunis) pour les faire passer en contrebande sous la sauvegarde de ce titre ». Car cet ouragan en trois mouvements rattachés les uns aux autres par une transition quasi-identique a toutes les allures d’une improvisation rhapsodique. À la limite du supportable, le premier mouvement s’ouvre par une spectaculaire avalanche qui sillonne tout le clavier comme un éclair un ciel de juillet, entraînant l’auditeur dans un maelström dont même le lyrisme du deuxième thème ne parviendra pas à freiner la chute vers l’abîme, laissant dans son sillage une dévastation qui pose le décor du deuxième mouvement.

Du désenchantement bouleversant qui soustend cette fausse accalmie dont la sérénité n’est qu’apparente, surgit une nostalgie insoutenable qui devrait suffire à installer Rachmaninov au panthéon
des âmes tourmentées.

L’énergie débridée du premier mouvement s’empare du troisième pour un dernier round. Rachmaninov reprend le combat là où il l’avait laissé. Après une nouvelle vague d’affrontements sauvages alternant violence et tendresse, la coda – et c’est une première chez notre compositeur – ne débouche pas sur la lumière et il faut afficher match nul. Cette sonate, à la fois une des oeuvres les plus sombres et les plus excitantes de son auteur, laisse l’auditeur simultanément épuisé et exalté.

JOSEPH HAYDN (1732-1811)
Sonate en fa majeur no 38, Hob. XVI :23

Le dicton voulant que « les gens heureux n’ont pas d’histoire » pourrait s’appliquer à Haydn tant sa musique est évidente, ancrée dans la tradition classique jusqu’à la définir et si saine que deux siècles après sa mort, nous y revenons encore et toujours.

La forme haydnienne est logique, rationnelle, parfaite. Nous pourrions être à deux doigts de l’ennui mais, et c’est là le génie de Haydn, sa capacité inouïe d’invention et de renouvellement investit de sens chaque formule et débouche sur une rhétorique qui parvient à articuler toutes les nuances
du langage, tant de l’esprit que du coeur. Cette Sonate en fa majeur ne fait pas exception.

Un homme engage la conversation et tout ce qu’il raconte vous intéresse, vous intrigue, vous émeut. Vous en oubliez le temps. Il provoque vos questions et vous tire des confidences qu’une confiance instinctive vous autorise à divulguer tant l’intelligence, la curiosité, la bonté et la tendresse discrète voilée d’humour vous font croire, à nouveau peut-être, à la bonté de l’Homme. C’est là un bien beau cadeau qu’Haydn nous offre.

MAURICE RAVEL (1875-1937)
La Valse

Encore aujourd’hui, la valse demeure le symbole de la joie de vivre. Mariages, bals de finissants, stations de radio en passant par Stanley Kubrick qui a transplanté le Beau Danube bleu jusque dans l’espace de son 2001, l’odyssée de l’espace ou Vienne qui lance chaque nouvelle année par une célébration planétaire de la danse à trois temps, ce rythme nous est aussi familier que notre battement de coeur. L’évocation de la cour de l’Impératrice Sissi reste à jamais l’image idéalisée d’un âge d’or de l’humanité. Et pourtant!

Les intentions de Ravel à la fin de l’automne 1919 sont transparentes puisque le titre de travail de l’oeuvre est : Wien, Vienne. Ce n’est pas un hasard non plus si Ravel choisit ce rythme immortel un an après l’Armistice (11 novembre 1918) pour ce poème chorégraphique dans lequel il propose une allégorie et comme un télescopage de cette hécatombe qui a fauché plus de vies que toutes les guerres précédentes réunies.

L’oeuvre s’ouvre par une pulsation claudicante, martèlement sourd de turbines d’usines qui subrepticement transforme le crapaud en prince charmant. Ce qui se passe à l’étage supérieur est tout aussi inquiétant. Des fragments de mélodies en lambeaux surgissent de ce magma menaçant et finissent par se reconnaître et s’unir pour qu’émergent les uns après les autres ces couples qui tourbillonnent, se disloquent, se reforment et finissent par se révéler les véhicules d’une mécanique de la Mort dont ils sont aussi bien les victimes que les instruments.

Ravel avait déjà abordé la Guerre 14/18 avec Le Tombeau de Couperin, chacune de ses six pièces étant dédiées à la mémoire d’amis tombés pour la France. Chaque mouvement était magnifié par l’émotion contenue à l’intérieur d’une forme ancienne issue d’un monde depuis longtemps évanoui.

La Valse au contraire exploite un langage du paroxysme, inimaginable avant le déchaînement du carnage qui a signé la mise à mort du code d’honneur et des valeurs qui avaient régi l’Europe depuis des siècles. Avec comme décor la disparition de la Russie et de l’Empire austro-hongrois, Ravel met en place, avec la même minutie que les articles du Traité de Versailles rageur et vengeur, les mécanismes qui vont déclencher l’éclatement final du monde civilisé. La course à l’abîme de ce carrousel hors contrôle présente à la conscience collective une coupe synchronique de l’Europe avant et après la drôle de guerre et résume en plus ou moins treize minutes plus d’un demi-siècle d’Histoire.

© Georges Nicholson

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À propos

Alain Lefèvre
AN 2 9289
AN 2 9289

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