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AN 2 9762

Belle Voci, Arias: Les grandes voix du Canada

Date de sortie 18 mai 2004
Numéro de l'album AN 2 9762
Periodes Hors période
Genres Musique vocale

Informations sur l'album

L’art lyrique ou le triomphe d’une « invention » italienne

Né en Italie au tout début du XVIIe siècle, l’opéra et ses dérivés comme la cantate furent pendant près de deux siècles un art considéré comme essentiellement italien. La France du Roi-Soleil tenta bien de lui opposer, avec la tragédie lyrique de Lully, une alternative qui se voulait authentiquement française, mais partout ailleurs en Europe, parce que l’opéra était une « invention » italienne, l’italien s’imposa de soi comme « la » langue de l’art lyrique.

L’aspect cosmopolite de cet impérialisme culturel devait trouver sa plus parfaite incarnation au début du XVIIIe siècle en George Frideric Handel, compositeur allemand qui, pendant près de 30 ans, s’évertua à faire triompher l’opéra italien en Angleterre. Mais avant de s’installer à Londres en 1711, Handel était allé peaufiner son art dans la mère patrie de l’opéra pendant cinq ans (1705-1710).

C’est de ce séjour en Italie que datent trois des quatre airs handéliens de cet enregistrement. Cherchant à faire ses preuves face aux italiens eux-mêmes, le jeune George Frideric fit montre d’une richesse d’invention inouïe pour l’époque. En témoignent les airs extraits de deux cantateset de l’opéra Agrippina qui triompha à Venise en 1709. Dans ce dernier, Handel se surpasse en faisant dialoguer la voix avec deux paires de solistes instrumentaux, un violon et une viole de gambe alternant avec deux hautbois. Créé en 1735, l’opéra Alcina, dont est tiré le quatrième air « Di, cor mio » (CD.4), est l’un des derniers des quelque 40 opéras italiens que composa Handel avant de se tourner vers l’oratorio sacré en langue anglaise.

Ce n’est pas parce qu’il n’aimait pas l’opéra italien que Jean-Sébastien Bach, l’autre grand représentant du Haut Baroque allemand, n’en composa pas. C’est que ses aspirations étaient d’abord spirituelles. Il importa dans la musique religieuse allemande plusieurs des éléments stylistiques de l’art lyrique italien. Il fit de même dans les quelques cantates profanes qu’il lui arriva de composer à l’occasion comme dans la Cantate du café (c.1732-34) d’où vient l’air « Heute noch » (CD.6).

L’opéra italien domina la scène lyrique européenne presque sans partage jusqu’à la fin de la période classique. À cette époque, on commençait à revendiquer dans les pays germaniques le droit de cité d’un opéra allemand. La première commande que reçut Mozart à son arrivée à Vienne avait été un opéra allemand, L’enlèvement au Sérail, créé au Théâtre National en 1781. Dès le suivant, il dut cependant revenir à l’italien même s’il s’agissait de l’adaptation d’une pièce française, Le Mariage de Figaro de Beaumarchais.

Mais peu importe la langue, c’est d’abord une révolution musicale que provoqua Mozart dans le monde de l’opéra en faisant sauter les barrières entre comédie et drame, en affinant musicalement le contour psychologique des personnages. Personne auparavant n’avait su dépeindre avec autant de justesse les premiers émois amoureux que Mozart dans les airs du jeune Chérubin (« Voi che sapete » CD.1). À chaque fois que la Comtesse se retrouve seule (« Dove Sono » CD.3), elle révèle derrière la comédie un drame, ou à tout le moins un enjeu plus sérieux qu’il n’y paraît, celui de la constance de l’amour des uns face à l’inconstance des autres. Plus finement encore, c’est la différence de classes sociales que la musique de Mozart efface dans le duettino « Sull’aria » (CD.2), lorsque la Comtesse et sa servante Suzanne se découvrent toutes deux égales dans leur condition de femme et deviennent complices pour contrer l’ingratitude des hommes à leur égard.

Mozart a aussi laissé un important corpus de musique religieuse, une dizaine de messes, son célèbre Requiem et plusieurs autres pages singulières dont l’Exsultate, jubilate, K.165. Avec son « Allegro » (CD.9) et son « Molto Allegro » (CD.10) d’une virtuosité transcendante, au-delà de la louange à Dieu, cette œuvre s’avère aussi une « exultation jubilatoire » de la voix humaine digne des airs d’opéra les plus extravagants.

Si Mozart ne put imposer au public de son temps un opéra de langue allemande malgré des chefs-d’œuvre comme L’enlèvement au Sérail et La Flûte enchantée, les générations suivantes y parvinrent. Beethoven ouvrit la voie avec son unique opéra Fidelio (composé en 1805 et révisé en 1814), mais aussi avec des airs comme ceux tirés de la musique de scène composée en 1810 pour le drame du grand Goethe, Egmont (CD.12 et CD.13). Cependant, jusqu’à la fin de l’époque romantique, l’opéra italien devait demeurer aux premières loges.

Au tournant des XIXe et XXe siècles, Puccini en représente le sublime aboutissement, ayant su fusionner le meilleur de deux mondes: il sut s’approprier la nouvelle approche symphonique wagnérienne sans sacrifier le lyrisme propre à la tradition italienne. S’il parvint à cet heureux équilibre une première fois en 1893 dans Manon Lescaut (CD.11), il atteignit un sommet une dizaine d’années plus tard, en 1904, dans Madame Butterfly (CD.14 et CD.15). Mais dans les années qui suivirent, l’émergence de la musique formaliste et atonale devait remettre en question cette manière exacerbée d’exprimer les sentiments. C’est ainsi que Puccini passa à l’histoire comme le chant du cygne de cette « invention » italienne incomparable que fut l’art lyrique. Mais au-delà des querelles esthétiques de la modernité, c’est un art qui refuse de mourir grâce aux voix d’aujourd’hui qui le perpétuent et aux mélomanes qui ne cessent de l’aimer.

© 2003 Guy Marchand

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À propos

Marie-Nicole Lemieux
AN 6 1016
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