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Beethoven: 9e Symphonie - Misères et Amours humaines

Informations sur l'album

La Symphonie no 9 de Beethoven, interprétée sur cet enregistrement, a été donnée lors des concerts inauguraux de la Maison symphonique de Montréal, nouvelle résidence de l’OSM, les 7, 9 et 10 septembre 2011.

Amours et Misères humaines
Un mot de Kent Nagano

La Neuvième Symphonie de Beethoven est une oeuvre singulière et unique dans l’histoire de la musique et de la culture européenne. Elle est empreinte de l’exigence et de la volonté d’envisager le monde et la vie dans leur globalité et donc de subordonner la conception de l’oeuvre à cette approche holistique. L’aspect social et éthique, qui détermine la composition et fonde la structure de l’oeuvre, est à cet égard déterminant.

Cette affirmation est attestée par la fameuse profession de foi de Beethoven : « La loi morale en nous et les cieux étoilés au-dessus de nous. Kant ! » L’impact direct de la vision du monde du compositeur sur la Neuvième Symphonie se trouve par ailleurs dans le choix que fit Beethoven de fonder le dernier mouvement de cette symphonie sur le texte d’une ode de Friedrich Schiller intitulée «An die Freude » – « À la joie ». Ce faisant, Beethoven n’a rien fait de moins que de rejeter le statut autonome de la musique en tant qu’art. La valeur intrinsèque de la musique ainsi que sa dépendance exclusive à des conditions musicales autonomes sont désormais caduques.

La musique et l’expression musicale sont ici subordonnées à l’idée d’humanitas. Dans le même temps se constituent la fonction et la qualité quasiment religieuse de l’œuvre musicale – ce qui fonde une pratique culturelle dont la signification est nouvelle. C’est ainsi que Beethoven a doté la musique et sa relation avec le public d’un nouveau statut. L’idée, le programme, soutient non seulement l’approche musicale de l’auditeur, mais inversement oriente aussi la manière dont la musique atteint l’auditeur – ce qui signifie en d’autres termes que l’interprétation est médiatrice du contenu de l’idée.

L’élargissement de la symphonie vers unesymphonie-cantate, comme c’est le cas pour la Neuvième Symphonie de Beethoven, ne signifie donc pas simplement une transformation du cadre esthétique, mais implique un changement plus fondamental de la place qu’occupe la musique dans son rapport à la société. En tant que profession de foi non déguisée, communicant une « musique des idées », la Neuvième Symphonie marque l’accession de la musique au rang de bien culturel universel et socialement reconnu.

L’« idée » centrale de la Neuvième Symphonie de Beethoven est le désir et le droit des hommes au développement, à la liberté et à la fraternité, à une communauté sociale au sein du genre humain. De manière intéressante, cependant, Beethoven, pour façonner l’apogée musical et dramatique du Finale, a choisi la strophe de l’« Ode à la joie » de Schiller dans laquelle l’armée colossale de l’humanité doute de la Création et, ce faisant, est aspirée vers le haut pour y contempler les cieux étoilés et la présence souveraine de Dieu le Père qui les surplombe. « Monde, pressens-tu ton Créateur ? »

Une réalité méta physique s’ouvre ici dans la musique de Beethoven et vient ainsi nuancer l’affirmation d’une réalité exclusivement profane. Aucune oeuvre musicale n’a exercé une influence aussi considérable sur les développements ultérieurs de la musique symphonique ou sur les pratiques sociales et culturelles. Aucune autre oeuvre n’a dû faire face à autant d’oppositions et de jugements. Cette composition a néanmoins fait preuve d’une actualité constante qui se poursuit aujourd’hui encore.

La raison réside sans aucun doute dans le fait que Beethoven a véritablement donné une expression emphatique, dans cette oeuvre, à la conception de l’humanité et à la notion d’évolution progressive du genre humain vers une société libre et authentiquement meilleure – une expression que tous, alle Menschen, peuvent comprendre, et qui demeure d’une intensité inégalée. Il existe donc aussi, dans la Neuvième Symphonie, ce que le biographe de Beethoven Paul Bekker appelle « une image idéale de l’espace et des auditeurs ». Les toutes premières représentations de l’oeuvre évoquaient la notion de célébration, et aujourd’hui encore, les
interprétations de la Neuvième Symphonie de Beethoven s’accompagnent toujours d’une atmosphère particulièrement festive au caractère tout à fait exceptionnel.

Certes, au cours de cette évolution, la subordination de l’oeuvre à une idée a aussi eu pour conséquence de contribuer à une utilisation idéologique – ce qui a, plus d’une fois, pu entraîner la pire sorte d’instrumentalisation possible. Nous pourrions, d’un point de vue historique large, y voir le « destin » de cette symphonie. Et pourtant, la musique a su résister avec succès à ce style d’exploitation et de dérive. La raison en est sa qualité musicale singulière et unique.

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Lorsque Beethoven fonde sa musique sur les mots du grand poète et dramaturge Friedrich Schiller, c’est dans le but
de rendre le message de sa composition clair et concret.

Cette présentation de la « Neuvième » s’inspire de l’approche de Beethoven, de sa manière d’intégrer la puissance des mots à sa composition. Les mots, qui ouvrent cet enregistrement, sont en lien étroit avec l’esprit de la musique de Beethoven et sont des mots de notre présent. Leur auteur, Yann Martel, jette un regard profond sur l’histoire de l’humanité et sur la problématique toujours plus cruciale du rapport de l’homme au monde dans lequel il vit. Le poème de Martel a été conçu tel un reflet de la musique de Beethoven et de la dramaturgie qui lui est inhérente : celle de l’évolution de l’humanité. Ce texte reflète le véritable langage musical de Beethoven au sens où il nous éveille à une compréhension actuelle des problématiques de nos expériences. Ce message est remarquable et n’est pas d’ordre musical : il traite de l’idée de l’humanité et de sa libération sociale.

Où es-tu, mon ami révolutionnaire?

Au début, timides, dans l’obscurité, nous murmurions à peine, faisant plus de bruit seulement quand nous avions peur. Nous écoutions le monde autour de nous et nous nous sentions orphelins. Nous priions pour que le jour vienne.

Puis nous avons constaté que nous avions notre place, modeste, près de la rivière, une fois coupés quelques arbres. Nous avons maîtrisé le feu. Nous avons chassé, nous avons cueilli des baies et des fruits, ne nous écartant pas de notre territoire. Il nous arrivait de nous battre. La nuit, nous sifflions.

Puis nous avons constaté que nous étions non seulement des créatures, mais aussi des créateurs. Nous avons enrichi la musique de la Nature. Nous avons dansé, chanté, ri, sans peur, immortels. Nous nous sommes lancés dans la nuit, les bras sur les épaules les uns des autres.

Puis nous avons constaté que nous nous étions perdus. La nuit nous avait invités et nous y avions brillé, mais ne sommes-nous pas alors devenus aveugles, ne sommes-nous pas devenus sourds? Où es-tu, mon ami révolutionnaire? Je ne t’ai pas vu depuis si longtemps. Viens prendre un verre. Oublions nos rancunes. Recommençons, reconstruisons les choses. Voici ce que je pense, moi: on ne peut séparer les idéaux de l’art de ceux de la politique. Mais laisse-moi d’abord entendre ce que tu as à dire. Parle.

© Yann Martel
Traduction de Nicole et Émile Martel

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Beethoven : Symphonie no 9 en ré mineur, opus 125

La majesté, la puissance élémentaire, la portée cosmique et l’affirmation d’un esprit humain universel sont autant d’éléments
qui permettent à la Neuvième Symphonie de Beethoven (la Neuvième) d’embrasser un monde d’expression émotive qui va du pathos profond à la joie triomphante, de la furie diabolique à la paix séraphique, de l’énergie motrice à l’immobilisme béat.

« Pour la majorité des auditeurs, la même sensation de crainte mêlée d’admiration, d’émerveillement et de mystère qui accompagne la contemplation d’une nuit étoilée peut être apposée à la Neuvième », écrit Klaus G. Roy, ancien rédacteur pour le Cleveland Orchestra. Beethoven était devant l’orchestre lors de la première le 7 mai 1824 au Kärntnerthor Theater de Vienne, mais comme il était alors complètement sourd, Michael Umlauf la dirigeait en réalité. Même s’il suit la forme sonate (exposition – développement – réexposition – coda), le premier mouvement est beaucoup plus complexe quand on tente d’en extraire les traditionnels premier et deuxième thèmes. Un principe de constante croissance l’imprègne plutôt, une part importante du matériel musical se distinguant par son intérêt rythmique plutôt que mélodique. Le mouvement se termine sur une vision apocalyptique.

Pour la seule et unique fois, Beethoven place le Scherzo devant le mouvement lent de la symphonie, plan que Bruckner adoptera 70 ans plus tard pour sa Neuvième, également en ré mineur. Par sa puissance implacable, pressante, le Scherzo reste insurpassé. Deux thèmes lyriques et contrastés d’une transcendante beauté régissent l’Adagio, l’un des plus sublimes jamais écrits. Quand il se termine, la musique a atteint un niveau d’exaltation tranquille et de paix profonde.

Après la longue introduction instrumentale du finale, le baryton-basse chante l’« Hymne à la joie », qui subit ensuite une série de traitements hautement diversifiés (suivis d’une réponse chorale), une marche turque pour ténor solo et une fugue orchestrale élaborée, à laquelle répond une affirmation chorale puissante de l’« Hymne à la joie ». Nous parvenons finalement aux célèbres cadences de solistes, lors desquelles chacun grimpe au sommet de sa tessiture. Dans un jaillissement final de joie délirante, la Neuvième se termine dans le royaume de l’Élysée, à des années-lumière des soucis et des embûches de la vie quotidienne.

© Robert Markow
Traduction de Lucie Renaud

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À propos

Orchestre symphonique de Montréal (OSM)
Kent Nagano
AN 2 9130
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