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FL 2 3019

Debussy, Borodine, Wolf: Quatuors à cordes

Interprètes
Date de sortie 17 octobre 1994
Numéro de l'album FL 2 3019
Periodes Contemporaine
Genres Musique de chambre

Informations sur l'album

Debussy: Quatuor en sol mineur

Pendant que Borodine composait son deuxième quatuor à cordes, un jeune étudiant français, Claude Debussy (1862-1918), passait l’été à Moscou chez Mme von Meck, la mécène de Tchaïkovski. Il y revint l’année suivante, toujours en tant que pianiste. A-t-il entendu la musique de Borodine au cours de ces étés? Très peu sans doute. Tchaïkovski était vénéré dans cette maison, et les Cinq n’étaient pas en bons termes avec l’auteur du Lac des cygnes. Mais alors que Debussy n’a jamais été influencé par la musique de Tchaïkovski, il avoua plus tard son admiration pour Borodine et Moussorgski, soulignant le naturel de leur musique et la beauté de leurs harmonies.

Lors de l’Exposition universelle de Paris en 1889, il entendit des concerts de musique russe dirigés par Rimski-Korsakov, et se laissa envoûter par la sonorité des musiques d’Extrême-Orient; la Suite Bergamasque, dont le « Clair de lune » est célèbre, les Fêtes galantes et d’autres mélodies datent de cette période. En 1892, il ébaucha le Prélude à l’après-midi d’un faune qu’il terminera deux ans plus tard, esquissa les futurs Nocturnes, et commença le Quatuor à cordes. S’ouvre alors l’ère des chefs-d’œuvre et l’affirmation d’un nouveau style très personnel.

En novembre 1893, Debussy se rendit en Belgique et demanda au célèbre violoniste Eugène Ysaye et à son quatuor d’interpréter l’œuvre complétée, qui leur est dédiée. La première eut lieu le 29 décembre, aux concerts de la Société nationale à Paris, et suscita l’enthousiasme des musiciens, et bien des réticences du côté de la critique.

Singulièrement, le Quatuor à cordes en sol mineur Op. 10 apportait une écriture nouvelle dans un cadre ancien. L’utilisation du procédé cyclique cher à César Franck, l’usage de la forme sonate et des techniques de développement, maintenaient des liens avec l’esthétique traditionnelle. Mais le langage était libre et le résultat sonore nouveau: mélodies et harmonies modales, enchaînements libres d’accords dissonants choisis pour leur beauté, « fautes de quintes », style du gamelan javanais, de la harpe ou de la mandoline. Cela n’alla cependant pas sans peine pour le compositeur qui écrivit à Ernest Chausson: « Je n’arrive pas à faire ce que je voudrais qu’il fut et voilà trois fois que je recommence. »

« Animé et très décidé » fait entendre le thème principal en mode phrygien sur sol. Après un échange soutenu et expressif entre violon et violoncelle, ce thème revient pour céder ensuite la place au deuxième, encore en mode phrygien, mais sur si bémol. Le tempo augmente peu à peu. La première mélodie et une nouvelle idée alternent dans le développement où l’on entend bien quelques échanges entre les instruments. Mais Debussy préfère exploiter une partie principale, colorée par les harmonies des autres, ou bien une véritable homorythmie entre les voix. La réexposition est loin d’être académique. Le second mouvement est un scherzo, « Assez vif et bien rythmé », où domine le pizzicato. L’alto joue le thème du premier mouvement, modifié rythmiquement.

C’est le principe cyclique. Le trio, d’abord en mi bémol, revient deux fois et utilise lui aussi le thème cyclique, mais en valeurs longues et dans un legato expressif. Tout est couleur: effets de mandoline, harmonies parallèles, trémolos, trilles. Le mouvement se termine dans une nuance très douce. Le lyrisme de l’Andantino, doucement expressif a été comparé à celui de la première symphonie de Borodine, et les harmonies chromatiques du début à celles de Franck. Pourtant les accords parallèles et la gamme par tons entendue plus loin sont bien debussystes!

Toutes les voix utilisent la sourdine. Une première mélodie au violon est bientôt suivie d’une sorte de récitatif à l’alto, entrecoupé d’accords pianissimo. L’alto expose ensuite, sans sourdine, un thème lyrique relié aux motifs cycliques. C’est là le cœur du mouvement, qui engendre un sommet dans la dynamique et la plénitude sonore. Le dernier mouvement, Très modéré, s’anime peu à peu au moyen d’une marche chromatique. Des figures rappellent le second mouvement et on entre dans le vif du morceau au Très mouvementé et avec passion. Les thèmes, presque tous reliés au thème cyclique, sont fragmentés, traités en augmentation, doublés à l’octave, superposés. Une mélodie donne lieu à un déploiement de sonorités et atteint un fortissimo, jouée en octaves par le premier violon. La coda est pétillante, et le Quatuor se termine sur un brillant crescendo.

Borodine: Quatuor no. 2

Citoyen de St-Pétersbourg, Aleksandr Porfirievitch Borodine (1833-1887), fut constamment partagé entre ses tâches professionnelles et ses nombreuses activités musicales. Ce compositeur du dimanche fut en effet médecin, professeur de chimie à l’Académie médico-chirurgicale et à l’Institut de foresterie, cher-cheur, puis traducteur. Il contribua également à fonder l’École de médecine pour femmes de St-Pétesbourg, et y donna des cours. Jeune, il a reçu quelques éléments de formation en flûte et en piano, et a travaillé le violoncelle par lui-même, dans le but d’explorer avec des amis le répertoire de la musique de chambre.

À partir de 1862, il fréquenta Balakirev, Cui, Moussorgski et Rimski-Korsakov. Désormais, sa réputation était liée à celle du Groupe des Cinq. Connu surtout pour son esquisse symphonique Dans les steppes de l’Asie centrale (1880) dédiée à Liszt, et son opéra Le Prince Igor (1869-1887), Borodine n’en fut pas moins un maître de la musique de chambre et de la symphonie sans programme. Voilà qui était rare dans le cercle de Balakirev.

Contrairement à la plupart des œuvres de Borodine, le Quatuor à cordes no. 2, en ré majeur fut écrit rapidement à l’été de 1881, et joué à St-Pétesbourg en mars 1882. Il est dédié à Ekatarina, l’épouse du compositeur, qu’il avait rencontrée vingt ans auparavant lors d’un long séjour d’études à Heidelberg. Excellente pia-niste, admiratrice de Chopin, Schumann et Liszt, Ekatarina contribua à élargir les horizons musicaux de son mari. Ensemble, à Mannheim, Pise ou St-Pétersbourg, ils ont joué et entendu beaucoup de musique, et leur mariage semble avoir été heureux. Le Quatuor peut donc être perçu comme une sorte de cadeau de vingtième anniversaire.

Dans l’ensemble, c’est une œuvre lyrique, où dominent la spontanéité, la clarté formelle, les effets de couleurs harmoniques et instrumentales. L’Allegro moderato, de forme sonate, expose d’abord un thème au violoncelle. Le premier violon répond bientôt et un dialogue s’engage en compagnie des autres instruments. Une seconde idée est intégrée, plus russe cette fois avec ses quartes descendantes. Puis apparaît une mélodie de caractère folklorique, à courbe descendante comme on en entend parfois chez Debussy.

L’accompagnement est en pizzicato. Après un thème un peu martial, un motif chromatique à l’alto lance un épisode animato qui termine l’exposition. Suit un développement simple marqué par la beauté des tonalités et des harmonies. À la fin du mouvement, le passage animato se transforme graduellement en tranquillo. Le Scherzo ne comporte pas l’habituel trio. Il s’appuie sur deux thèmes, dont le second, cantabile et dolce, a tout d’une valse. Les motifs et les thèmes s’échangent et se superposent en des couleurs sonores variées, pour terminer de façon animée. Joli scherzo, qui aurait pu être inspiré par Mendelssohn ou Berlioz.

Le mouvement lent, Notturno (Andante) est l’un des plus célèbres de Borodine. On l’a joué souvent à travers le monde, dans divers arrangements. C’est encore le violoncelle qui énonce la mélodie principale cantabile ed espressivo, sur des détachés syncopés aux autres instruments, dans l’ambiance orientale des Steppes. Le violon lui répond, puis joue un nouveau thème, passionné et résolu; échos, gammes ascendantes, thème « oriental » se succèdent les uns aux autres, pour s’évanouir dans l’aigu, perdendosi. Borodine semble quitter l’Andante à regret, et fait entendre les motifs du Finale dans ce même tempo, l’un dans l’aigu, l’autre dans le grave. Commence alors une danse animée, interrompue parfois par les motifs de l’introduction lente qui sont intervertis, et passent d’un instrument à l’autre. Le mouvement, et l’œuvre, se terminent brillamment.

Wolf: Sérénade

En trois jours, du 2 au 4 mai 1887, Hugo Wolf (1860-1903) composait une Sérénade en sol majeur pour quatuor à archets. Un Quatuor à cordes en ré mineur, inspiré par les dernières œuvres de Beethoven, et un Intermezzo en mi bémol majeur l’avaient précédée. On oublie parfois ce répertoire instrumental, de même que le poème symphonique Penthésilée, tellement les quelque trois cents lieder de Wolf ont assuré sa renommée.

Né au sud-est de l’Autriche, puis viennois d’adoption, Wolf fut critique musical au Wiener Salonblatt de 1884 à 1887. Il y affirma sa fervente admiration pour la musique de Wagner et y dénigra celle de Brahms. Ses activi-tés de compositeur ralentirent alors un peu. Mais au printemps de 1887, l’inspiration ne résista pas à la poésie d’Eichendorff, et plusieurs lieder furent composés où l’art de Wolf s’affirmait et atteignait un nouveau sommet. Entre les deux derniers, Waldmädchen et Nachtzauber, il s’arrêta et composa la Sérénade, qui ne devint « italienne » qu’en 1892, au moment où le compositeur en réalisa une trans-cription pour petit orchestre avec cordes, bois et cors. La poésie d’Eichendorff n’était donc pas étrangère à l’œuvre — on remarque d’ail-leurs une parenté thématique entre celle-ci et le lied Der Soldat l, qui traite d’amour et de château.

La Sérénade en sol majeur, Molto vivo, reflète les quelques moments joyeux, détendus et heureux de la vie plutôt tragique de Hugo Wolf. C’est un rondo, insouciant malgré des harmonies chromatiques et quelques modulations éloignées. Personnage important, la voix du premier violon ne se prend pas trop au sérieux avec ses envolées et ses trilles. Les pizzicati qui l’accompagnent rappellent la mandoline ou le luth des anciens gentilshommes vénitiens chantant la sérénade, le soir, sur le Grand Canal. Les voix graves reprennent le thème et préparent un passage passionné, con fuoco. La coquette mélodie du début revient. Mais le violoncelle interrompt et, par quelques récitatifs, il fait lui aussi ses déclarations, appassionato. La conversation s’anime entre les instruments qui se répondent en canon, ou plutôt, en écho.

Dans les années qui suivirent, Wolf connut la gloire, mais aussi de graves problèmes physiques et mentaux, à la suite d’une syphilis contractée à l’âge de dix-huit ans; il dut être interné en 1898, et mourut à l’âge de quarante-trois ans.

© Marie Laplante

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AN 2 9867
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