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AN 2 9138 Winterreise

Schubert : Winterreise

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Informations sur l'album

Winterreise (Voyage d’hiver) de Franz Schubert

« Étranger je suis venu ici, étranger je repars. » Ces premières lignes de Winterreise de Schubert expriment une vérité immuable : nous sommes tous des voyageurs solitaires traversant un paysage qui nous est inconnu. Le narrateur de ces vingt-quatre poèmes a renoncé à tout ce qu’il pouvait considérer comme un « chez soi » : un amour, une famille, une communauté. Il part à l’aventure, sort de la ville et s’enfonce dans la nuit hivernale. Il a choisi l’exil, mais à quelle fi n ? Que pouvons-nous éventuellement trouver une fois confrontés au paysage désolé de notre âme ? Sans doute le Winterreise, plus que toute autre œuvre, s’intéresse-t-il à la quête de sens dans un monde qui apparemment en est dépourvu. À travers le kaléidoscope de formes musicales et d’images poétiques qui interagissent, ces vingt-quatre lieder explorent un thème constant, une sorte d’idée fixe qui imprègne le cycle tout entier, à la fois d’un point de vue musical et philosophique, à savoir un appel à l’errance.

Cette nécessité d’avancer, toujours et encore, de trouver un « chez soi » dans la nature transitoire de notre existence se trouve clairement et magnifiquement exprimée dans les traditions musicales des Juifs ashkénazes, et des Gitans roms. C’est à travers ce prisme que le baryton Philippe Sly s’associe au metteur en scène Roy Rallo ainsi qu’à un groupe de quatre instrumentistes pour monter ensemble un spectacle autour du chef-d’œuvre de Schubert. L’esprit du style klezmer/rom est imprégné d’harmonies puissantes, de mélodies inspirées d’airs populaires et de passages en solo poignants.

À la fois pleine de joie et débordante de désir, c’est une forme musicale associée au concept de célébration ainsi qu’à cet esprit de communauté des gitans, ce qui en fait un genre idéal pour explorer et mettre en lumière la relation intime qu’il y a entre la musique bouleversante de Schubert et la vision poétique de Müller.

„Fremd bin ich eingezogen…“ (« Étranger, je suis venu ici… »)

Notre projet Winterreise est né d’une idée semée par Philippe Sly, il y a quelques années. L’intention était de réaliser des projets qui nous animaient de l’intérieur, plutôt que de répondre à ce qui était valorisé ou attendu de nous. Au fil du temps, cette idée a germé autour du désir de comprendre et d’expérimenter les mécanismes de la musique, les propriétés physiques du chant et de l’interprétation, le processus d’apprentissage et l’intention de l’expérience musicale au quotidien. Éventuellement, nous avons réuni des gens pour explorer ensemble une pièce musicale. Cet enregistrement est un des fruits de cette démarche.

Lorsqu’on explore le cycle de chansons Winterreise, force est de constater l’historique bien documenté des musiciens reconnus qui ont interprété cette œuvre. Le grand nombre d’enregistrements, de concerts sur vidéo, de livres et de dissertations accessibles sur ce cycle de chansons nous imprègnent de la pièce d’une façon qui aurait été inimaginable pour Schubert. Quelle ironie que celle d’un groupe d’érudits de Schubert, de passionnés d’albums classiques ou de professeurs de lieder de Schubert qui tentent de définir un style propre de la musique de Schubert basé sur une tradition et une réalité non établies du vivant de Schubert ! Il est donc devenu évident qu’il fallait s’éloigner de cette tradition média ou académique pour retourner à l’essence de la musique et sentir ce qu’elle nous inspirait.

Nous nous sommes donc demandé : comment serait interprétée cette musique si elle était jouée par une personne étrangère à cette tradition, sachant que ce n’était plus possible pour nous. Une coïncidence étrange mena Philippe à un groupe de quatre musiciens prêts à s’impliquer dans le projet, des interprètes étrangers à la tradition classique et au bagage post-schubertien que nous essayions de comprendre. Premièrement, il fallait s’attaquer à l’arrangement, ce que fi rent avec courage Félix de l’Étoile et Samuel Carrier. Nous avons écouté l’arrangement lors d’une première répétition, des changements ont été apportés, d’autres répétitions ont eu lieu, la partition a été peaufinée et finalement le processus de mémorisation s’est amorcé. Dès le début, il nous semblait important que la musique se vive de l’intérieur, que les musiciens soient libérés de la partition.

La toile complexe des traditions entourant la performance de la musique classique peut être vue comme une métaphore des coutumes et des attentes de la société. Souvent, ce qui est au centre d’une question peut être caché et déformé par ce qui l’enrobe. Il me semblait que la vérité la plus pure que nous pouvions atteindre était déjà présente dans la pièce. Nous avions en main un texte poétique, dégagé, nous racontant l’histoire d’un étranger qui inspire un compositeur étranger sur son lit de mort à composer son dernier cycle de chansons. Nous y avons ajouté un jeune chanteur classique et quatre musiciens, chacun provenant d’un milieu musical différent. Ceci nous sembla suffisant pour exprimer la juxtaposition entre l’intériorité et le monde extérieur, entre les rapports primitifs et ceux influencés par la société qui résident au cœur de la pièce.

Le travail réalisé avec notre designer Doey Lüthi consistait à mettre à nu les éléments essentiels, n’ajoutant rien qui puisse distraire des ingrédients de base. La mise en scène a duré deux semaines, dans le creux de l’hiver québécois, au Domaine Forget dans Charlevoix, où la synchronicité nous a accordé le domaine en entier pour cette période. Nous avons vécu en communauté, cuisiné nos repas ensemble, et nous nous sommes concentrés sur la tâche à accomplir. Ainsi est né Le Chimera Project !

Nos premières prestations ont eu lieu au printemps et à l’été suivants, au Domaine Forget et au Mont-Tremblant, puis, tôt en hiver, à Montréal. Nous avons ensuite réalisé le présent enregistrement. Les prestations qui ont précédé et suivi l’enregistrement ont été adaptées à l’espace et au public auquel elles s’adressaient. La même chose pourrait être dite pour le présent album, qui ironiquement est entré dans l’espace média que nous souhaitions éviter en trouvant refuge au Domaine Forget. Nous voyons cet humble album comme l’expression de notre fascination pour les sonorités et les émotions inspirées par la musique de Schubert, les textes de Muller et la profonde contemplation qu’ils inspirent, et de l’expérience que nous faisons, les uns avec les autres, en vivant avec une œuvre si complexe.

Roy Rallo, metteur en scène
Traduction : Sonia Lussier

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À propos

Philippe Sly
Le Chimera Project
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