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AN 2 9121

Handel à Darmstadt

Interprètes
Date de sortie 16 mars 2010
Numéro de l'album AN 2 9121
Periodes Baroque

Informations sur l'album

Georg Friedrich Handel est reconnu de nos jours principalement comme un compositeur de musique vocale, il n’y qu’à penser à ses oratorios et opéras. Bien qu’auteur d’un important corpus de musique pour clavier, ses oeuvres sont encore à découvrir et apprécier. La claveciniste Geneviève Soly nous fait le bonheur d’interpréter ce répertoire, mais sous un nouveau jour : un échange historique entre deux contemporains, Handel et Christoph Graupner. Un voyage autant musical que temporel à Darmstadt.

Händel à Darmstadt
Le livre de clavecin de Darmstadt

Le programme de cet album rassemble des œuvres de jeunesse de Georg Friederich Händel (1685-1759). Toutes, sauf la sonate HWV 579, se retrouvent dans un manuscrit conservé à la bibliothèque de Darmstadt . Ce volume est communément appelé le Livre de clavecin de Darmstadt (LCD). Le copiste en est Samuel Endler (1694-1762) . Le présent enregistrement fait entendre 20 des 29 pièces de Händel copiées dans ce volume manuscrit.

La majorité d’entre elles ont par ailleurs été publiées du vivant du compositeur dans différents recueils parus à Amsterdam et à Londres, de 1719 jusqu’en 1733, dans des versions souvent non autorisées et fautives. Elles avaient été composées par Händel entre l’âge de 15 et 26 ans (entre 1700 et 1711) et circulaient depuis longtemps dans toute l’Europe en copies manuscrites multiples. La plupart sont rarement entendues. On y note surtout la fougue de sa musique et le lyrisme de ses mélodies. Son génie, sa jeunesse, son caractère impétueux et ses dons d’improvisateur y sont notables.

Le Livre de clavecin de Darmstadt

Le Livre de clavecin de Darmstadt contient des oeuvres de quatre compositeurs allemands. Outre Händel (systématiquement identifié comme il signor Hendel ), on retrouve deux de ses contemporains: Georg Philipp Telemann (1681-1767) et Christoph Graupner (1683-1760). Du grand maître de la génération précédente, Johann Kuhnau (1660-1722), une suite ouvre le volume. C’est l’intérêt que je porte à Graupner qui m’a fait étudier les pièces de Händel contenues dans le LCD. J’ai alors constaté que des liens stylistiques manifestes unissaient les deux compositeurs . J’ai aussi voulu en savoir plus sur la relation entre eux deux. Leur amitié est attestée dans une nécrologie parue à Hambourg en mai 1760, une dizaine de jours après la mort de Graupner, mais le témoignage de cette amitié le plus sûr et le plus parlant que nous possédions est le LCD. Nous voyons Graupner y consigner, à côté de sa production à lui, d’une suite de son maitre Kuhnau et de quelques pièces d’un collègue très doué, Telemann, les oeuvres de son camarade de Hambourg. Il leur était sans doute d’autant plus attaché qu’elles lui avaient été communiquées par un ami dont certainement le génie ne lui avait pas échappé.

Hypothèse

Cette étude m’a par ailleurs permis d’émettre une hypothèse sur la source utilisée par Samuel Endler : le Livre de clavecin de Darmstadt pourrait bien être la copie d’un cahier personnel qui appartenait à Graupner depuis ses années d’apprentissage à Leipzig, et qu’il aurait continué à enrichir pendant ses années hambourgeoises et même ensuite. Une bonne part de la musique de Händel qui y est contenue pourrait avoir été communiquée à Graupner dans le cadre d’échanges amicaux entre les deux Saxons travaillant à l’Opéra de Hambourg, vers 1705/06, et poursuivis après leur séparation.

Commentaire sur les œuvres enregistrées

Chaconne en sol majeur (HWV 435a) [1]
On entend ici la première version d’une oeuvre qui en compte cinq; elle date de l’époque de Hambourg. La pièce est construite sur une ligne de basse identique à celle des Variations Goldberg de J.S. Bach. La section centrale, en mineur, notée Adagio, offre un bel exemple du lyrisme de Händel.

« Sonata del Signor Hendel » en fa majeur (HWV 427a)
Cette oeuvre, la plus connue de celles enregistrées ici, est parue dans la plus célèbre des collections de Händel : les huit grandes suites pour le clavecin, publiées comme « Premier Volume » en 1720 à Londres. Le manuscrit de Darmstadt en fait connaître une première version, datant de l’époque de Hambourg, fort différente de celle publiée, tout au moins dans l’adagio initial, et dans le regroupement des pièces.

Le premier morceau [2] est de facture opératique : c’est une aria très ornementée soutenue par une basse harmonique. Le deuxième mouvement, allegro [3], n’apparait plus dans la publication de 1720; c’est une jolie pièce comme il s’en trouve des centaines dans les livres de clavecin de l’époque. Le mouvement central, également indiqué allegro [4], est plutôt un « allegro andante » (terme qu’on retrouve chez Händel). La pièce est à deux voix, en forme de sonate pour instrument solo, avec un soprano bien travaillé, chantant et régulier, appuyé sur une basse marchante. On pourrait très bien imaginer cela comme l’andante d’une sonate pour violon et clavecin. L’adagio [5] qui suit n’est que transition – mais tellement rhétorique ! – vers la fugue finale ! Cette fugue [6] à quatre voix est magistrale. Dès les années de Hambourg, Mattheson notait que « Händel était déjà d’une force exceptionnelle sur l’orgue, et dans les fugues et contrepoints, surtout ex tempore (en improvisation)».

Suite en do majeur (HWV 443) : sarabande [7] et gigue [8]
C’est la seule de Händel du LCD qui n’ait pas été publiée du vivant du compositeur . Ce détail a son importance puisqu’il s’agit de sa première oeuvre de clavecin , qu’il a pu remettre en copie manuscrite à Graupner à l’époque de leur amitié hambourgeoise.

Sonata en sol majeur (HWV 579) [9]
Cette pièce de Händel ne figure pas dans le LCD. Il s’agit d’une sonate en un mouvement que Händel a composée dès le début de son séjour en Italie (vers 1706). Elle a un lien direct avec Graupner, comme nous le verrons ci-dessous [plage 10], puisque le thème lui est emprunté.

La pièce, fort originale, est un véritable fourre-tout compositionnel. On y entend le thème 17 fois, traité sous plusieurs formes : en écho, en canon, en tutti orchestral et en sorte de « double chœur avec écho » à la Gabrieli. Ce thème provoque une impression de suspension… et pour cause ! Il s’agit en fait d’une demi-phrase, suivie d’un écho de quatre notes.

La pièce est écrite pour un clavecin à deux claviers, avec de fréquents changements de claviers et des alternances continuelles des mains sur les deux claviers. Le style italien concertant saute aux oreilles dès le début, avec son bariolage typique des concertos de violon.

Vers la fin de l’oeuvre, dans une section au rythme de gigue de laquelle le thème est exclu, Händel cite textuellement Buxtehude (qu’il avait visité à Lubeck a l’été 1705, de Hambourg, avec son ami Johann Mattheson). Il cite aussi à nouveau Graupner .

Finalement, Händel réutilisera ce thème à deux reprises dans les années qui suivent : d’abord dans une sonate avec orgue obligé de l’oratorio Il Trionfo del Tempo e del Disinganno (Rome, 1707) , puis dans un air de son premier grand succès londonien, l’opéra Rinaldo (1710-1711) .

[Marche en rondeau] [10]
Le thème de la sonate HWV 579, soprano et basse comprises, est identique à celui entendu au début de ce mouvement tiré d’une partita en sol majeur de Graupner (GWV 145) qui se trouve également dans le LCD. Graupner développe la phrase initiale qui, de quatre mesures chez Händel (en excluant l’écho), en comporte ici huit. On sent bien qu’ici le thème est complet. Il est ainsi plus que vraisemblable d’affirmer que Händel a parodié Graupner dans ce cas-ci, et non l’inverse , d’autant plus que Händel a eu toute sa vie l’habitude de la parodie, au contraire de Graupner.

Suite en si bémol majeur [11 à 18]
Prélude – Sonata – Aria et 5 variations (HWV 434)
La figure d’ouverture du deuxième mouvement, intitulé sonata [12], dérive de l’air Blinder Schütz du premier opéra de Händel, Almira (Hambourg, première en janvier 1705) . Le style est le même que dans la sonate en sol majeur sur ce disque : italienne à l’excès, elle met également en valeur la virtuosité.

L’air et variations, très répandu en Allemagne à partir du XVIIe siècle, est une forme qui a la faveur commune de Händel et Graupner. C’est l’air de cette suite qui servira de modèle à Brahms dans une série de variations pour le piano. Chaque variation utilise un style d’écriture qui lui est propre. Par exemple, la troisième est une gigue à la Buxtehude, suivie d’une variation en miroir.

Suite en si bémol majeur (HWV 440) [19 à 22]
Allemande – Courante – Sarabande – Gigue
Dans le LCD, ces quatre mouvements sont associés au prélude, à la sonata, à l’aria et à ses 5 variations, qui portent de nos jours un numéro de catalogue distinct (HWV 434).

Retenons ici en particulier la gigue, notée en 3/8, extrêmement brève et dansante, qui a un sujet initial composé de grands intervalles qui évoquent l’idée de saut. Elle est de style contrapuntique et le sujet du début est repris, inversé, dans la seconde partie. Le style de la gigue fuguée est un modèle fréquemment employé au XVIIe siècle. Cette pièce, qui fait tellement penser à de la musique plus ancienne (de Henry Purcell ou de Henry Desmarets par exemple) et qui ne comporte pas de tournures handeliennes typiques, est peut-être un pastiche de bout en bout. On l’entendra avec le jeu de 4 pieds seul lors des reprises de chacune des deux sections de la danse, sonnant donc une octave plus haut que le premier énoncé.
Finalement, mentionnons qu’un matériel musical identique à celui de la sonata [12] se retrouve dans une sonate en trio de Händel pour deux violons . Or cette pièce, publiée en édition moderne seulement en 1979, nous est parvenue par une seule source manuscrite, conservée à Darmstadt : un manuscrit de la main de Graupner, datant de son arrivée à la cour en 1709 ! Cela relève peut-être de l’anecdote, mais ne faut-il pas y voir plutôt un témoignage significatif de l’entente, humaine et musicale, entre les deux compositeurs, qui avaient été camarades à l’Opéra de Hambourg?

© Geneviève Soly

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