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Saint-Saëns & Tchaïkovski

« De tous les instruments aptes à interpréter une idée mélodique, aucun ne possède au même degré que le violoncelle l’accent de la voix humaine, aucun n’atteint aussi sûrement les fibres intimes du cœur », affirmait au 19e siècle François-Auguste Gevaert, compositeur et musicologue belge. Le violoncelle a alors définitivement atteint l’âge de la maturité, d’autant plus que sa technique mieux définie et sa puissance sonore accrue facilitent son mariage avec des orchestrations foisonnantes. Il ne faut donc pas se surprendre qu’il ait exercé un pouvoir attractif sur de nombreux compositeurs, dont Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) et Camille Saint-Saëns (1835-1921), représentés ici.

Dans la première moitié de la décennie 1870, Saint-Saëns semble mû par une volonté constante de dépassement, propice à la création de plusieurs pages puissantes, dont le Premier Concerto pour violoncelle. Déjà, l’année précédente, il avait signé une sonate engagée, intense et dramatique. Cette fois, il révèle l’instrument d’une tout autre façon. Traitement expressif du jeu soliste, concentration des thèmes utilisés, développements orchestraux ramassés, juxtaposition de contrastes, abolition de la longue introduction traditionnelle et enchaînement des trois mouvements se révèlent autant de choix créatifs qui placent ce concerto dans une classe à part.

La partition, dédiée à Auguste Tolbecque, qui en assurera la création le 19 janvier 1874, s’ouvre sur un Allegro non troppo aux textures allégées, permettant au soliste de briller, grâce à un thème ardent, en triolets, qui s’oppose tout naturellement au lyrisme du deuxième motif, bientôt balayé par un passage en double corde qui mène à un troisième thème. Dans l’Allegretto, gracieux et délicat menuet, le violoncelliste peut laisser libre cours à un contrechant rêveur, dans la partie médiane de l’instrument – la plus humaine peut-être –, venu appuyer discrètement les autres cordes. Les triolets du premier mouvement, présentés par l’orchestre, annoncent le finale, qui multiplie jeux de contrastes et juxtaposition de matériau dans une forme rappelant le rondo.

Enjoué et bref, première pièce complétée par Saint-Saëns après son mariage avec Marie-Laure Truffot, en février 1875, l’Allegro appassionato semble éclipsé par des œuvres maîtresses datant de la même époque, dont le Quatrième Concerto pour piano et la célèbre Danse macabre. Pourtant, cette page délicatement ouvragée, dédiée à Jules Lasserre, demeure l’une des plus populaires consacrées à l’instrument, tout comme « Le Cygne », tiré du Carnaval des animaux, un sommet de poésie, écrit une décennie plus tard.

Quand le violoncelliste allemand Wilhelm Fitzenhagen, collègue de Tchaïkovski au Conservatoire de Moscou, ayant pris part à la création des trois quatuors à cordes du compositeur, reçoit sa commande des Variations sur un thème rococo en 1877, il se met aussitôt à jouer l’œuvre en tournée. Réalisant rapidement que la troisième variation, l’Andante, touche profondément le public (qui n’hésite pas à applaudir après l’avoir entendue), il décide de remanier la partition en déplaçant cette variation en dernière position et réécrivant certaines transitions. Tchaïkovski ne se rendra compte de la mutilation qu’en 1889, lors de la publication. Outré, il abdique pourtant et la version originale ne sera pas entendue avant 1941 – les violoncellistes ne retournant pour la plupart au texte qu’à la toute fin des années 1970. L’œuvre s’articule autour d’un thème à l’élégance mozartienne, suivi de sept variations enchaînées, élaborées dans des styles entièrement différents, véritable défi pour l’interprète, qui doit passer du lyrisme ardent à la virtuosité pure en une fraction de seconde ou presque.

En août 1887, au chevet de son ami Nikolaï Kondratiev (producteur en chef du Théâtre Marie), gravement malade, Tchaïkovski repousse le spectre de la mort en jetant les bases de ce qui deviendra le Pezzo capriccioso en une semaine. À son retour à Saint-Pétersbourg, il transmet l’œuvre complétée à Petr Jurgenson, en soulignant que Wilhelm Fitzenhagen « pourrait jeter un coup d’œil à la partie de violoncelle et suggérer des articulations particulières. […] Cette pièce est le seul fruit musical de mon été. » Elle sera créée en février 1888, chez Marie Benardaki, qui tenait salon lors d’une visite du compositeur à Paris, la partie de violoncelle étant alors assurée par Anatolie Brandukov, son dédicataire. La première avec orchestre sera donnée par le même interprète en novembre 1889 à Moscou, avec Tchaïkovski au podium.

© Lucie Renaud

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Stéphane Tétreault
AN 6 1015
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