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Mors Omnia Vincit: Déplorations et tombeaux d’Allemagne et d’Angleterre « Plus grande est la passion de la vie, plus douloureuse l’amertume d’en être arraché. » —Philippe Ariès, Images de l’homme devant la mort, 1983.

Aucune autre période que le Baroque n’aura autant magnifié l’existence, les plaisirs et les œuvres des hommes. Pourtant, tout comme l’ombre est nécessaire à la lumière, l’inquiétude, l’angoisse et une omniprésente impression de précarité et de futilité devant les activités humaines traversent le XVIIe siècle de part en part. Comme le dit bien Marcel Brion, « l’immense amour de la vie qu’exalte cette époque débouche, singulièrement, dans une mélancolie qui est un des principes essentiels de l’esprit de ce temps.  » Tant chez les écrivains et les moralistes que dans les très nombreuses natures mortes qu’on désigne sous le nom de  » vanités « , l’évocation du dénouement inéluctable de toute existence sonne le rappel de la brièveté de la vie et du danger de mourir et d’affronter le Jugement en état de péché.

Depuis le Moyen Âge, les memento mori  » invitent d’abord à la conversion par peur d’être surpris par la mort « , selon Philippe Ariès. L’âme, en effet, grâce au secours de la foi, peut aspirer à la vie éternelle ; ainsi, à côté de la mort terrible, prend place une mort apprivoisée et même parfois considérée comme la libération tant attendue des vicissitudes du passage sur terre. Mais, à cette époque où s’amorcent dans la conscience occidentale tant les bases de la raison instrumentale que la notion d’individualité, les mentions de la mort « expriment en outre le sentiment de l’homme moderne devant le néant qu’il est en train de découvrir. « 

En musique, les nouveaux moyens qui visent à représenter les passions humaines, comme l’essor de la mélodie et l’emploi de la dissonance à des fins expressives, illustrent magnifiquement le pathétique et la douleur de l’âme. Les lamentos, dont les Italiens donnent les premiers exemples, évoquent d’abord la mort et les souffrances des héros et héroïnes de la mythologie. Puis, suivant les principes de la Contre-Réforme, les musiciens adapteront le genre aux événements de la vie du Christ et des personnages de la Bible. Mais l’occasion des musiques funèbres est fournie le plus souvent par le décès de personnes réelles. Il y a au premier chef les grandioses compositions qu’on entend lors des cérémonies mortuaires des princes et des monarques, mais de plus en plus apparaissent des œuvres intimes, élégies, déplorations ou tombeaux, autant de témoignages d’amitié et de regrets face à la perte d’êtres chers et uniques. Ainsi William Byrd rend hommage en 1585 à son maître Thomas Tallis dans son élégie Ye sacred Muses. La pavane The Funerals d’Anthony Holborne, parue à Londres en 1599 dans le recueil de Pavans, Galliards… and short Airs both Grave and Light, avait été écrite pour Mary Sidney, comtesse de Pembroke, qui en 1586 avait perdu ses deux parents et son frère, le poète Philip Sidney. Et Thomas Simpson compose sa pavane Sachevil’s dolorosi à l’occasion du décès de Thomas Sackville, comte de Dorset, survenue en 1608 — il la publiera deux ans plus tard à Francfort dans son Opusculum neuwer Pavanen, Galliarden, Couranten, und Volten. Marque d’une profonde affection, John Blow écrit pour Henry Purcell, son élève et ami mort dans la fleur de l’âge en 1695, une émouvante ode sur un texte de John Dryden, lui aussi grand admirateur du musicien. Malgré le haut rang du destinataire, le Lamento que Johann Heinrich Schmelzer compose en 1657 sur la mort à 48 ans de son premier employeur l’empereur Ferdinand III semble davantage une manifestation d’amitié que le fruit d’une commande officielle.

L’empereur était lui-même musicien et Schmelzer cite dans le premier adagio une phrase musicale empruntée à un madrigal composé par le souverain sur le thème de la brièveté de la vie, tandis que le second mouvement, dans un procédé cher au Baroque, imite la sonorité du glas. Les mélancoliques Balletti lamentabili qu’Heinrich Ignaz Franz von Biber compose vers 1670, comme sans doute les nombreux In nomine — compositions polyphoniques bâties sur un fragment de mélodie grégorienne — des maîtres anglais des XVIe et XVIIe siècles, rappellent la mort sans la lier à un décès particulier. Cette évocation abstraite peut volontiers être considérée comme l’équivalent sonore des objets symbolisant le passage du temps, chandelles consumées, sabliers, crânes, éphémères bulles de savon ou fleurs bientôt fanées, qu’on retrouve dans les vanités. L’air Draw near, you lovers, que Purcell compose vers 1683 sur un poème de Thomas Stanley, exprime l’appréhension de finir ses jours de façon anonyme, sans réconfort d’aucune sorte, alors que la peur de mourir en état de péché est illustrée par de nombreux textes sacrés mis en musique avec l’éloquence propre à l’esthétique baroque.

Le Lamento Ach, daß ich Wassers genug hätte de Johann Christoph Bach témoigne des souffrances inquiètes de l’âme avec une remarquable expressivité. Lui répond, rassurante, la Cantate Ich habe genug composée en 1727 par son lointain neveu Johann Sebastian Bach ; pour l’âme qui a fait la paix avec son Créateur, la mort apparaît comme une délivrance de l’agitation et du vacarme du monde. Reprenant un concept issu de l’antiquité grecque et souvent exploité à l’époque pour sa richesse allégorique, sa seconde aria, sur un rythme de berceuse, associe la mort et le sommeil. Qu’ils soient de crainte, de douleur, d’apaisement ou de résignation, le Baroque a particulièrement exalté les sentiments liés à la mort, à la perte des êtres chers, au passage du temps ou à l’inanité des divertissements. Et on ressent aujourd’hui encore la profonde ambivalence qui caractérise ses productions artistiques : on constate en effet que le fond d’angoisse associé aux fins dernières, même le réconfort chrétien n’arrive pas à le dissiper tout à fait.

© François Filiatrault, 2002

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