fbpx
La Bolduc

La Bolduc

Dans les années 30, les rares détracteurs de La Bolduc jugeaient déplacé qu’une femme s’adonne à la chanson dite «comique». Ils ne réalisaient sans doute pas que ses chansons allaient un peu devenir le miroir de cette époque. Avec un sourire moqueur et souvent sarcastique, La Bolduc a dépeint plusieurs événements ou personnages marquants, comme les «jumelles» Dionne, le kidnapping du fils de Charles Lindbergh, Roosevelt, Hitler, la venue du dirigeable R-100… Et au passage, elle n’a pas manqué de tourner en dérision les bourgeois, les agents d’assurances, les médecins, les policiers, bref: tout ceux contre qui le «petit peuple» pouvait avoir des griefs.Sa grande lucidité jumelée à sa proverbiale joie de vivre lui auront permis d’écrire avec humour sur son époque. La misère du «petit peuple», La Bolduc l’a vécue. La pauvreté, le chômage et les décès prématurés des enfants ont été son lot, comme celui de beaucoup de familles québécoises du début du siècle.

La Bolduc est née Mary Rose-Anne Travers, en juin 1894, à Newport dans la Baie des Chaleurs. Sa mère était canadienne-française et son père le fils d’un immigrant irlandais. Mary Travers est robuste et vigoureuse, et on la dit très curieuse. Elle abandonne cependant très tôt l’école. Encore bien jeune, elle maîtrise l’harmonica et la guimbarde. Elle touche aussi le violon et le petit accordéon. Elle apprend tout naturellement à chanter, et par ses talents certains, elle égaie les «veillées» entre voisins. Elle y interprète surtout des reels irlandais et des «turlutes» à la sauce acadienne. D’aucuns diront qu’il s’agit-là des bases du folklore québécois. Au début du XXième siècle, la misère et le chômage frappent durement la Côte Est.

À 13 ans à peine, Mary Travers quitte donc sa Gaspésie natale pour Montréal où elle travaille d’abord comme domestique, puis en usine jusqu’à son mariage en 1914. Elle épouse Edouard Bolduc, un plombier en chômage plus souvent qu’à son tour, comme des milliers de travailleurs de la métropole.De 1914 à 1921, la famille Bolduc de plus en plus nombreuse vit dans la misère. La première guerre mondiale fait rage et la nourriture saine est rare. Pour tenter de conjurer le mauvais sort, la famille quitte pour les États-Unis, supposée terre promise. Mais Mary et Edouard Bolduc reviennent au Canada un an plus tard ; ils ne sont guère plus avancés. Mary Travers est alors couturière et se cherche des clientes. Les Bolduc éprouvent toutes sortes de difficultés à faire vivre leur famille. La pauvreté rend l’hygiène difficile et les denrées essentielles telles que l’eau sont d’une qualité douteuse. Plusieurs de ses enfants meurent, emportés par la maladie. Mais Mary Travers conserve une inébranlable force vitale et elle ne perd rien de son amour pour la musique et la chanson.En 1928, sa carrière de chanteuse professionnelle débute. Elle chante et compose d’abord pour aider sa famille à traverser la crise qui sévit.

Son observation des gens qui l’entourent et ses préoccupations sociales lui fournissent une matière première considérable. Mary Travers se produit alors au Monument National à Montréal dans le cadre des «Veillées du Bon vieux temps» créées par Conrad Gauthier. Elle accompagne également d’autres artistes québécois, notamment Ovila Légaré, Juliette Pétrie et Alfred Montmarquette. Mais au bout d’un certain temps, c’est surtout elle qu’on réclame. Mme Bolduc, avec ses chansons comiques, devient une véritable tête d’affiche.À peine un an plus tard, on fait la file chez Archambault Musique à Montréal pour acheter «La cuisinière», un «78 tours» de Mme Bolduc. 10 000 copies en seront vendues le premier mois. Les Disques Starr lui avaient d’abord offert un contrat de cinq «78 tours», mais Mary Travers devient rapidement l’artiste principal de la compagnie et 42 chansons seront publiées. Suite au succès retentissant des premiers disques de Mary Travers, un sénateur l’appela «La Bolduc» par souci de la voir devenir une artiste consacrée. Le nom est resté.En 1937, un accident d’automobile ralentit considérablement sa carrière. Puis, pendant sa convalescence, les médecins lui découvrent une tumeur cancéreuse. Mais son courage et son éternelle joie de vivre lui permettront de poursuivre sa carrière encore quelques temps. Elle succombera le 20 février 1941.

La vie difficile du «petit peuple» dans les années 30 aura donc été celle de La Bolduc, comme celle de beaucoup de gens. Sa mort dûe au cancer aura aussi été celle de beaucoup de gens. Mary Travers nous a cependant laissé un témoignage de cette époque et un exemple de courage et d’espoir. Ses chansons sont un héritage de plaisir, une leçon de bonheur que nous ne cessons d’apprendre, avec le sourire et en tapant du pied.

© Philippe Debay, septembre 2001

Start typing and press Enter to search